Mogniss H. Abdallah, « La Marche pour l’égalité et contre le racisme « n’est pas assez entrée dans l’histoire » », Vacarme, 1er mai 2014

La Marche pour l’égalité et contre le racisme « n’est pas assez entrée dans l’histoire »

Faut-il « marcher encore » ? Faut-il proclamer : « on ne marche plus ! » ? Les commémorations de la Marche pour l’égalité et contre le racisme ont illustré, jusque dans les œuvres de fiction et les volontés d’héroïsation de cette entreprise collective, la nécessité de lutter pour la transmission de la mémoire et pour l’autonomie des récits sur ce passé encore vif.

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TRENTE ANS APRÈS, ON REMARCHE, Vosges matin, 30 novembre 2013

Élodie BÉCU

« Marchons contre le racisme avant que le racisme ne nous marche dessus. » C’est le slogan de la manifestation organisée aujourd’hui en protestation contre les insultes dont a été victime la garde des Sceaux Christiane Taubira. Cette mobilisation résonne avec un anniversaire, celui de la marche des beurs. En 1983, des jeunes des Minguettes à Vénissieux, près de Lyon, avaient pris la route pour demander l’égalité. Trente ans après, et alors qu’un hommage leur est rendu dans le film La Marche , comment les choses ont-elles avancé ?

Moins de crimes racistes « La marche et les mobilisations antiracistes ultérieures ont fait reculer les violences racistes », observe le sociologue Abdellali Hajjat : « Dans les années 1970, une centaine de crimes racistes ont eu lieu. Dans les années 1980, la décennie noire, il y en avait environ 150. Aujourd’hui, on en dénombre au maximum entre deux et cinq par an. »

De nouvelles formes de discriminations Le racisme a changé de visage. « Le racisme ethnique est devenu minoritaire, explique Adil Jazouli, sociologue et coauteur de La marche pour l’égalité (Éditions de l’Aube). Le racisme aujourd’hui est plus sociologique. Les classes populaires, qui sont en concurrence pour l’emploi, les prestations sociales, le logement, jugent illégitimes les enfants d’immigrés, qu’elles perçoivent comme étrangers mais qui sont Français. »

Le rejet s’est aussi déplacé sur un autre terrain, celui de la culture et de la religion. « Le discours classique raciste est condamné dans la sphère publique — la levée de bouclier suite aux insultes contre Christiane Taubira le montre — en revanche, il y a une hausse de l’islamophobie et des agressions pour motif religieux contre les musulmans », observe Abdellali Hajjat, auteur de La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Éditions Amsterdam).

Difficultés sociales Les enfants d’immigrés de 1983 étaient aussi des fils et filles d’ouvriers. Le taux de chômage dans les quartiers reste très élevé. Avec la crise, certains vivent moins bien que leurs parents, comme beaucoup de jeunes dans leur ensemble : « On observe une reproduction sociale, voire une régression avec le passage d’une société de salariat à une société précaire ». Mais contrairement à il y a trente ans, une partie a connu une ascension sociale et appartient aujourd’hui aux classes moyennes et supérieures.

Une diversité acceptée En 1983, les jeunes des quartiers marchaient pour affirmer leur appartenance à la France. Aujourd’hui, « notre société est multiculturelle, et c’est une réalité acceptée, même si une minorité a des réticences », observe Jean-Louis Malys, secrétaire national de la CFDT, qui a marché il y a trente ans, et sera dans la rue aujourd’hui.

Division des antiracistes Un clivage traverse les tenants de la lutte antiraciste. Le mouvement est divisé entre les tenants d’un antiracisme moral — qui veut réaffirmer des principes dans la rue — et ceux qui plaident pour une lutte contre les racines institutionnelles du racisme. Leur stratégie : mener des actions en justice pour dénoncer les discriminations dans le monde du travail ou dans les rapports avec l’administration. Les militants et associatifs commémoreront la marche en ordre dispersé.

Élodie BÉCU

Source: ici

Colloque « Histoire et mémoire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme », Nanterre, 4-5 décembre 2013

En passant

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Programme du colloque

« Histoire et mémoire de la Marche

pour l’égalité et contre le racisme »

Mercredi 4 décembre 2013, Salle des conférences, bâtiment B

Université Paris Ouest Nanterre la Défense (RER A – Station Nanterre Université)

Entrée libre dans la limite des places disponibles

9h Accueil des participants

9h30 Ouverture

Abdellali HAJJAT (Univ. Paris-Ouest)
Ghislaine GLASSON DESCHAUMES (Labex Les passés dans le présent)

Valérie Tesnière (BDIC)

10h Session 1 : « La Marche dans l’espace des mobilisations »

Présidence : Bernard LACROIX (Univ. Paris-Ouest)

Foued NASRI (Sciences Po Paris) : « Le ‘collectif Rhône-Alpes’ : la tentative de construction d’un espace de représentation à l’échelle locale et nationale (1983-1985) »

Victor COLLET (Univ. Paris-Ouest) : « Entre critique et soutien : la participation ambivalente du comité Gutenberg (Nanterre) à la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme de 1983 »

Vincent GAY (Univ. d’Evry) : « Sur le mouvement beur et les travailleurs immigrés »

Abderahmen MOUMEN (Univ. de Perpignan) : « Participation et mobilisation des ‘enfants de harkis’ à travers la Marche pour l’égalité et contre le racisme »

13h Déjeuner
14h30 Session 2 : « La Marche et le champ politique »

Présidence : Bernard PUDAL (Univ. Paris-Ouest)

Abdellali HAJJAT (Univ. Paris-Ouest) : « La gauche de gouvernement et la Marche »

Angéline ESCAFRÉ-DUBLET (INED) : « Faire génération. Le rôle des artistes et l’écho culturel donné à la Marche »

Table-ronde en présence d’Ahmed BOUBEKER (Univ. de Saint-Étienne, modérateur), Christian DELORME, Djamel ATALLAH, Farid L’HAOUA (anciens marcheurs), Jean BLOCQUAUX (ancien membre de cabinet du secrétariat d’Etat chargé des immigrés), Kaïssa TITOUS (comité parisien d’accueil de la Marche), Zouina MEDDOUR (Femmes d’ici et d’ailleurs).

Jeudi 5 décembre 2013, Salle des conférences, bâtiment F (3e ét. – s.358)

Université Paris Ouest Nanterre la Défense (RER A – Station Nanterre Université)

Entrée libre dans la limite des places disponibles

9h Accueil des participants
9h30 Session 3 : La « génération de la Marche » et la société française

Présidence : Michelle ZANCARINI-FOURNEL (Univ. Lyon 1)

Ahmed BOUBEKER (Univ. Saint-Étienne) : « La Marche et l’avènement d’un espace public multiculturel ? »

Stéphane BEAUD (ENS Ulm) : « La génération sociale des ‘Beurs’ : des outsiders frappant à la porte du ‘club France’ »

Éric MARLIÈRE (Univ. Lille) : « Les héritiers des quartiers populaires : trois décennies depuis la ‘marche’ entre émeutes urbaines et désillusion politique »

Adèle MOMMÉJA (Univ. Paris-Ouest) : « Gérer l’héritage de la Marche pour l’égalité : les leaders associatifs entre distance et proximité à la ‘jeunesse issue de l’immigration’ »

13h Déjeuner
14h30 Session 4 : « La mémoire de la Marche »

Présidence : Marie-Claire Lavabre (ISP)

Farid TAALBA (Écho des Cités/BDIC) : « Transmission de la mémoire des luttes : itinéraire d’un militant de l’immigration »

Franck VEYRON (BDIC) : « Sauvegarder les archives des luttes de l’immigration et des habitants des quartiers populaires »

Table-ronde en présence de Nicolas BEAU (ex-journaliste au Monde), Nabil BEN YADIR (réalisateur de La Marche, sous réserve), Tarik KAWTARI (Écho des cités) et Louisa ZANOUN (Génériques).

17h30 Conclusion

Ahmed BOUBEKER (Univ. Saint-Étienne)

« Marche pour l’égalité : la belle cacophonie », Politis, 26 novembre 2013

Les commémorations pleuvent pour le trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité. Certains anciens marcheurs, encore bien actifs, crient à la récupération. Revue d’effectif.

C’est à s’y perdre. Trente ans bientôt jour pour jour après l’arrivée à Paris de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le 3 décembre 1983, on ne compte plus les célébrations. Film, documentaires, livres-témoignages, colloques et autres forums se succèdent partout en France, avec, en point d’orgue, deux manifestations nationales… Concurrentes.

Les militants de l’ombre, tantôt spécialistes de la lutte contre les discriminations, tantôt experts des combats en justice contre les « crimes racistes et violences policières » bénéficient avec ce trentenaire d’un « moment » rare pour mobiliser et d’une (petite) fenêtre médiatique.

Ce sont par exemple les associations ACLeFeu à Clichy-sous-Bois, le Tactikollectif (d’où émanent les Motivé(e)s) à Toulouse ou le mouvement lyonnais Agora-Valeurs des quartiers, qui se revendiquent de l’héritage des marcheurs de 1983, en dehors des grandes organisations du mouvement antiraciste. Réunies au sein du collectif Égalité des droits et justice pour tous, des dizaines d’associations, rejointes par la gauche du PS, appellent à manifester le 7 décembre à Paris.

Mais cet appel risque d’être occulté par une autre « marche contre le racisme », convoquée par des organisations nationales antiracistes et syndicales en réaction aux propos racistes contre Christiane Taubira, le 30 novembre dans toute la France.

SOS Racisme, « un peu embarrassée »

Les accusations de récupération n’ont pas tardé à apparaître. Trois anciens marcheurs ont même créé vendredi une association pour dénoncer les « récupérations politiques et mercantiles ». Christian Delorme, un des organisateurs de la marche de 1983 surnommé le « curé des Minguettes », précise :

« Il s’agit de réunir les gens qui ont été impliqués et de donner la parole aux uns et aux autres. La marche portait un message d’ouverture et de fraternité qui ne peut pas être récupéré. »

Ce lundi, sur Twitter, le sociologue Marwan Mohammed, pointe aussi le risque de « dépolitisation » de la marche :

 

C’est le retour d’une éternelle – et insoluble – accusation, directement destinée à SOS Racisme, qui s’est créée en 1984 sur l’élan de la seconde marche, « Convergence ». « L’association s’est toujours présentée comme une héritière de la marche, raconte Abdellali Hajjat, sociologue et auteur d’une étude sur la marche de 1983 . Elle est un peu embarrassée par cette première grande commémoration de l’événement, car elle s’accompagne de sa remise en cause. »

Trente ans après, cette vieille querelle a achevé de rompre le dialogue au sein du mouvement antiraciste. « C’est un fonds de commerce malsain, qui consiste à remettre tout sur le dos de SOS Racisme. Mais la génération qui est à la tête de l’association aujourd’hui n’était pas née en 1983 ! », tempête Samuel Thomas, porte-parole de la Maison des Potes. Le réseau national, très proche de SOS Racisme, bouclera le 5 décembre un tour de France de 53 villes, à l’occasion du trentenaire de la marche de 1983.

« Ce qui est dangereux, c’est le sectarisme. Cela abîme des gens qui sont prêts à s’unir. Nous devons nous réunir autour de revendications », s’attriste le militant.

Des arguments qui n’émeuvent pas Mohamed Mechmache, cofondateur d’ACLeFeu, qui a ravi depuis 2005 une partie de la lumière médiatique de SOS Racisme, avec un discours très critique envers l’association. « Il y a déjà eu il y a trente ans une OPA sur la Marche pour l’égalité, nous n’allons pas aujourd’hui nous afficher aux côtés de ceux qui en ont été les acteurs », s’agace le militant, qui ne manifestera pas le 30 novembre.

« La politique, c’est les bourgeois »

Les célébrations n’auront donc pas permis de faire la synthèse, y compris parmi les anciens marcheurs, eux-mêmes divisés :

Les moins politisés, notamment les initiateurs de la marche et de SOS Avenir Minguettes, « ont découvert le monde politique avec la marche et la plupart n’ont pas continué à militer après, analyse Abdellali Hajjat. Ils véhiculent un discours sur l’apolitisme qui renvoie à une définition assez typique du politique par les classes populaires : “La politique c’est les autres, les bourgeois“. »

C’est le cas encore aujourd’hui de Toumi Djaïdja, initiateur de la marche, qui insiste surtout lors de ses nombreuses interventions publiques sur la non-violence. Le « racisme institutionnel » et les « violences policières » ne font pas partie de son vocabulaire.

D’autres marcheurs, militants « établis » ou politisés par la marche, vont plus loin, avec, eux encore, leurs propres différences de vues. Notamment sur la stratégie à adopter face aux grandes organisations et sur les priorités d’action.

« Associations riquiqui »

On trouve de tout, donc, dans le joyeux capharnaüm de ce trentenaire de la marche. Tout est bon à prendre, estime d’ailleurs Mehdi Bigaderne, cofondateur d’ACLeFeu, qui boucle deux mois le « tour de France de la mémoire » dans une trentaine de villes. « Plus on en parle, mieux c’est », juge même ce militant qui redoute le caractère systématique de l’accusation de récupération. « Le plus important est de ne pas rester focalisé sur la marche, mais de nous demander ce qui a changé et de tirer le bilan de 30 ans de politique de la Ville ».

D’autant que les années fastes de SOS Racismes sont révolues. Sur le terrain, l’association peine à rassembler. « Les grandes associations sont émiettées par la mise en concurrence pour les subventions. Elles sont devenues riquiqui, constate Samuel Thomas. Et les divisions n’arrangent rien. Les gens qui ont de l’énergie à investir ne veulent pas le faire dans des querelles. »

Un constat partagé par Christian Delorme : « Nous ne sommes plus dans une époque où les organisations ont suffisamment de crédit pour rassembler. Face à la montée du Front national, tout le monde est un peu démuni. »

Raison de plus, pour cette figure de 1983, de ne pas laisser les divisions entacher une belle histoire.

Source: ici