« Après la phase gentille de la Marche, confronter la réalité sur le terrain… » Entretien avec Bouzid Kara

Entretien avec Bouzid Kara, auteur du livre La Marche, traversée de la France profonde (éditions Sindbad, 1984), réédité par Actes Sud en novembre 2013.

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Daniel Guerrier, « Le rendez-vous manqué et ses coulisses », décembre 2013

Il aurait peut-être fallu faire plus attention à la Marche…

Déjà trente ans de passé depuis la « Marche des beurs » de Marseille à Paris comme l’ont dénommée les journalistes au grand dam des principaux intéressés qui l’avaient,  eux, appelée « Marche pour l’égalité », comme en témoigne le tract de l’appel initiateur du 1er août 1983 signé par 4 jeunes Français d’origine maghrébine de SOS Avenir Minguettes, dont Toumi Djaidja (tout juste remis de la balle tirée dans le ventre par un policier alors qu’il tentait de défendre un jeune des crocs d’un chien policier) et par 4 membres de la CIMADE de Lyon dont Christian Delorme, prêtre et Jean Costil, pasteur, avec le soutien du MAN (Mouvement pour une alternative non-violente). Qui s’en souvenait encore avant le curieux élan de commémoration quasi officielle de ces dernières semaines, à part « ceux et celles qui marchent encore » ?

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Dossier « 1983 : la marche pour l’égalité, échec à l’auto-organisation », CQFD, n°115, octobre 2013

Le 15 octobre 1983, quelques dizaines de marcheurs et marcheuses partent de Marseille dans une relative indifférence, et finissent par rassembler plus de 60 000 personnes à l’arrivée à Paris, le 3 décembre 1983. Dans un contexte de tension entre policiers et jeunes d’origine immigrée de la banlieue lyonnaise, il s’agissait à l’origine de sortir de l’« isolement collectif », d’échapper à la violence entretenue par les forces de l’ordre et de créer des ponts entre les quartiers populaires et le reste du pays. Très vite, seuls le geste pacifique de la main tendue à l’ensemble de la société française et l’image apaisée de la jeunesse maghrébine ont été retenus par les médias et le pouvoir socialiste.« Ce n’est pas aux jeunes immigrés de jouer les éclaireurs de la France œcuménique », affirmaient à l’époque les jeunes de la cité Gutenberg de Nanterre, en contre-pied à l’ambiance consensuelle.

Après trente ans de tentatives de captation politique et de stigmatisation durable des quartiers, et tandis qu’on nous bassine encore et toujours avec l’« intégration », retour sur ce moment où, en dépit de – ou grâce à – sa naïveté, l’on osait affirmer : « On est chez nous ! »

Par Amadou Gaye. {JPEG}

« On n’a pas fini de marcher ! » Mogniss H. Abdallah est l’animateur de l’agence IM’média et l’auteur de Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires (éd. Libertalia, 2012). Témoin et acteur pivot des trente années écoulées, il revient pour CQFD sur l’histoire des luttes de l’immigration et des banlieues.

« Nous étions modestes et déterminés » Que reste-il de « La Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme » de 1983 ? Trente ans plus tard, cet événement, qui marque d’une pierre blanche la vocation des immigrés à rester en France, appelle un inventaire en demi-teinte. Certains participants de l’époque évoquent aujourd’hui une situation encore plus dégradée. Bref retour sur le passé et état – non exhaustif – des lieux…

1973 : un été raciste Au début des années 1970, après une vague massive d’immigration économique suscitée par les besoins de main-d’œuvre des secteurs industriels (bâtiment, automobile), le gouvernement décide de fermer la porte… brutalement et rapidement. En 1972, alors que la crise économique se profile à l’horizon, la circulaire Fontanet restreint la circulation des travailleurs maghrébins en liant l’attribution de la carte de séjour à un titre de travail.

Échecs à l’auto-organisation

Mogniss H. Abdallah est l’animateur de l’agence IM’média et l’auteur de Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire des années 1970 à aujourd’hui (Libertalia, 2012). Témoin et acteur pivot des trente années écoulées, il revient pour CQFD sur l’histoire des luttes de l’immigration et des banlieues.

Comment s’est créé IM’média ?

Au printemps 1983, j’encadre un stage sur les médias à Bron, près des Minguettes avec des jeunes des cités de Paris, la cité Gutenberg de Nanterre, Saint-Étienne et Marseille, eux-mêmes impliqués dans les luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, les violences policières, les questions de relogement et les expulsions. Dans le même temps, les embrouilles avec les flics sont permanentes aux Minguettes, jusqu’à ce fameux 19 juin où Toumi Djaïdja se fait blesser par balle par un flic. Auparavant, le 21 mars, il y avait eu des affrontements aux Minguettes, suivis d’une grève de la faim de jeunes sur place. Puis un collectif ad hoc de soutien à Toumi se crée avec le curé Christian Delorme, c’est là que germe l’idée d’une grande marche. L’objectif était de sortir de la guéguerre privée entre les jeunes et les flics et de poser des enjeux centraux sur les questions de police et de justice mais aussi de logement, de travail ou de revenu. Notre stage a abouti à un film, Minguettes 1983, qui retrace toute cette histoire. Après le stage, les participants décident de créer l’agence IM’média, (Immigration & Média). Il y avait la volonté d’affirmer qu’on n’était pas une génération spontanée ou une génération zéro mais qu’on avait une histoire, et aussi des expériences personnelles à partager.

Pendant la Marche, on a été un peu le poil à gratter en maintenant la pression sur la dimension des crimes racistes et des violences policières, dimension qui a été édulcorée, notamment par les socialistes pour lesquels il était hors de question de toucher aux rouages de l’État. Les médias aussi ont lourdement insisté sur une dimension non-violente et œcuménique, citant à l’envi Gandhi et Martin Luther King, valorisant même des scènes de fraternisation avec les motards de la police. Nous avons – avec des associations ou groupes indépendants – organisé des forums Justice y compris sur le parcours de la marche et nous avons vu notre position renforcée à la fin de la Marche à cause de l’effet provoqué par la défenestration, le 14 novembre, de Habib Grimzi, un jeune touriste algérien, par trois légionnaires sur le train Bordeaux-Vintimille. À la même période, un rassemblement des familles de victimes de crimes racistes s’est constitué, qui deviendra plus tard les « Folles de la Place Vendôme », sur le modèle des Mères de la place de Mai en Argentine.

Quels souvenirs gardes-tu de la Marche ?

Quand on est partis de Marseille, les médias, à commencer par la presse postgauchiste, s’en foutaient complètement, à part Bernard Langlois qui animait l’émission Résistances sur Antenne 2, l’émission Mosaïques sur FR 3 et quelques correspondants locaux comme le photographe Pierre Ciot, pigiste à l’AFP à Marseille. Un copain avait proposé à Serge July, le directeur de Libération, de faire un carnet de route quotidien et il s’est fait envoyer paître. On a alors monté un pôle de médias alternatifs avec des journaux comme Sans Frontière, Expressions immigrés-Français (le canard de la Fasti) ou des fanzines comme Rencar (Corbeil) et des radios libres, Radio Gazelle à Marseille, radio Trait d’union à Lyon, radio Soleil à Paris on fonctionnait par téléphone ou avec des cassettes – il n’y avait ni Internet ni podcasts à l’époque ! – qu’on confiait à des voyageurs qui devaient les livrer à l’arrivée à des copains qui attendaient à la gare de Lyon. La moitié des cassettes a dû se perdre !

Je me souviens de l’étape de Grenoble qui a été la plus multicommunautaire avec un inter-collectif qui réunissait des Espagnols, des Turcs, des Portugais, des Italiens. C’est intéressant de le rappeler par rapport au pli « Marche des Beurs » qui a été pris. Cette appellation est fausse et énerve tout le monde, mais il y a bien eu une tendance à réduire la marche à une dimension franco-maghrébine. L’affiche de la Marche, où on voit un gars qui marche avec une babouche et une charentaise donne déjà cette tonalité-là. Mais ça ne correspond pas à la volonté initiale de marquer la légitimité de la présence des gens issus de l’immigration toutes origines confondues.

Autre souvenir amusant, c’est à l’arrivée à Paris, je me retrouve, je ne sais plus trop comment, à filtrer les gens qui voulaient intervenir sur le podium où c’était un franc bordel. Je vois arriver six ou huit balaises, type SO de la CGT, qui poussent des coudes pour faire monter un monsieur avec une écharpe tricolore, je reconnais Paul Mercieca, le maire de Vitry-sur-Seine, celui-là même qui avait fait démolir au bulldozer un foyer devant accueillir 300 travailleurs immigrés. Je lui ai dit : « Maintenant toi tu dégages où j’appelle le bulldozer ! » (rires). Il faut dire aussi que le PCF était plutôt hostile à la Marche : il y voyait une opération anticommuniste du PS et des gauchistes mettant en valeur des voyous immigrés ainsi qu’une opération pour dénigrer le maire communiste de Vénissieux, Marcel Houel. D’ailleurs à la dernière fête de l’Huma, considérée comme le rendez-vous social et politique incontournable de la rentrée, il n’y a pas eu débat sur la Marche, alors que Jamel Debbouze, qui joue dans un film sur cette Marche, était l’invité d’honneur. Sauf au stand de l’asso AC le feu, avec une expo de la Caravane de la mémoire, à laquelle participe IM’média. C’est sidérant de voir que trente ans après, pour le PCF, la Marche ne fait toujours pas partie du patrimoine ouvrier national. Pourtant le PC a beaucoup changé sur ces questions-là, par la force des choses ; il y a trente ans, il était hostile au droit de vote des étrangers.

Après l’arrivée de près de 80000 personnes le 3 décembre, on a l’impression que suit une période assez confuse. Et qu’il manque de passerelle entre le mouvement beur et le mouvement social.

Dans la foulée de la Marche, il y a aussi l’ouverture au centre Beaubourg d’une grosse expo sur les enfants de l’immigration. Le jour même de l’inauguration de l’expo, le personnel de nettoyage, principalement immigré, est en grève. Après le discours inaugural, au moment où le gratin culturel, Jack Lang et Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, montent à l’étage pour déguster les petits fours, j’interpelle les invités : « Maintenant, c’est le moment du choix, il y a ceux qui montent avec les ministres grévistes et ceux qui descendent au sous-sol pour soutenir les travailleurs-euses du nettoyage. » On a pu voir la plupart des exposants préférer les mondanités, c’est là où j’ai utilisé la première fois la notion de « beurgeois ». Le chaînon manquant, il est dans cette course à la reconnaissance, aux strapontins, où ces gens sont prêts à tourner le dos aux grévistes qui pouvaient être leurs parents. Par la suite, les socialistes ont vraiment joué le ressort des fils et filles d’immigrés contre leurs parents, des réguliers contre les irréguliers, et « la fin des immigrés ». Le journal Sans-frontière s’arrête. Son dernier numéro paru en 1985 titre : « Ciao l’immigration ! » Dans la même période, les socialistes ont officialisé les centres de rétention !

En fait l’après Marche n’ouvre-t-elle pas une décennie de récupération politique ?

La récupération est en trois temps. Dès le départ, on l’a vu, il y a cette tendance à zapper les violences policières et « la justice à deux vitesses », au point d’oublier l’origine de la mobilisation. Ensuite, il y a la volonté du gouvernement et du PS d’essayer de capter les leaders naturels dans le mouvement « beur » par toute une série de dispositifs – on parlera plus tard de « discrimination positive ». Mais comme il y a eu rapidement une série d’accrocs dans le rapport entre le mouvement beur et le pouvoir – notamment avec Convergence 84 qui met l’accent sur l’égalité des droits et non sur un antiracisme abstrait et refusait le parrainage des socialistes – ces derniers ont décidé de créer SOS-racisme de toutes pièces, avec une direction intégrée et sans aucune marge pour l’autonomie.

En 1984, toute une série d’acteurs de la Marche ont commencé à décrocher. La fin de la Marche s’est fait sur le mode « la prise en charge est terminée » ce qui révélé le côté très scout de certains organisateurs. Dans la même période, il y a le sida et la diffusion de la drogue dans les quartiers, plusieurs n’y survivront pas. Après la Marche, des centaines d’associations ont été créées localement mais très vite on assiste à la volonté politique de contrôler toute initiative, grâce aux subventions notamment. Ce qu’on a appelé le « mouvement beur » s’est vite épuisé comme force d’entraînement, bien qu’au niveau local des initiatives alimentent la flamme par à-coups. Je pense à la grève de la faim de Djida et Nasser contre le projet de loi Pasqua en 1986, ou plus tard au lancement du MIB.

SOS-Racisme a fonctionné comme une passerelle entre la jeunesse scolarisée et le PS, mais l’injonction d’intégrer SOS faite aux jeunes des quartiers venait principalement de militants de la Ligue (LCR).

En fait, je pense que le mot de « récupération » est tout compte fait partiel, il serait plus pertinent de parler d’instrumentalisation à d’autres fins (par exemple le fait de reporter toute la responsabilité du racisme sur le FN). C’est aussi une illustration du rejet même de l’idée de faire de la politique autrement en France : comme si les mouvements sociaux devraient voir leur accomplissement dans le jeu politique des partis et du pouvoir. C’est la négation même de la logique de contre-pouvoir.

Dans quelle mesure les structures qui se voulaient ou se veulent issues des luttes de l’immigration n’ont pas tendance à reproduire ce rapport d’aspiration vers le pouvoir ?

C’est sûr que beaucoup préfèrent faire des coups médiatiques plutôt que de travailler à l’auto-organisation qui ne peut exister que sur des luttes concrètes. Je prends l’exemple de la lutte des habitants de la cité Gutenberg à Nanterre : c’est d’abord une lutte victorieuse pour le relogement des habitants des cités de transit qui rejoint aussi la problématique de la justice après l’assassinat d’Abdenbi Guemiah par un beauf le 23 octobre 1982. Ces questions de justice impliquent nécessairement un suivi dans la longue durée et une volonté d’aboutir à des résultats dans la lutte judiciaire, il ne s’agit pas de « coup », de spectacle lors d’un procès. Assurer le suivi, c’est notre devise. D’autre part, l’auto-organisation est aussi liée à la nécessité d’indépendance économique des associations, or, la plupart du temps, soit ça vire à l’accoutumance aux subventions et à la dépendance à une commande publique politiquement versatile, soit ça vire au business et à des logiques complètement entrepreneuriales. Pour les autres, c’est l’éternel retour de la précarité. C’est une des raisons de l’impasse, mais ce n’est pas particulier aux quartiers.

En 2005, apparaît le concept d’« indigènes de la République », qui revendique l’autonomie, voire le séparatisme, des luttes de l’immigration postcoloniale. Penses-tu qu’il y a là un vecteur fédérateur ou confusionnant ?

Moi, je fais partie de ce courant aujourd’hui peut-être minoritaire, pour qui l’articulation entre la question raciale et la question sociale est essentielle. Or les Indigènes de la République surfent sur l’abandon progressif de la question sociale et de la lutte des classes, en tout cas, ils en font une affaire secondaire. Ils ont raison de dire que la question coloniale et postcoloniale, dont ils font le centre de leur discours, a été minorée, mais ce qui me semble problématique, c’est la déconnexion avec la réalité sociale, ce qui par la suite peut empêcher des convergences ou des alliances concrètes. J’ai assisté à une discussion, dans le sud de la France, où un mineur, fils d’immigré italien, atteint de la tuberculose en raison de son travail, se voit rétorquer qu’il bénéficie néanmoins « du privilège blanc ». En gros, il est exclu de la classe des plus-opprimé-que-moi-tu-meurs et sa parole est disqualifiée. La constitution d’un « nous » indigène peut être en ce sens-là excluant de la dimension sociale ainsi que des nouvelles provenances d’immigrés, qui ne sont pas issus des anciennes colonies françaises qu’ils soient Chinois, Turcs, Sri-Lankais, Tamouls, Roms. De ce point de vue, le « nous » qui m’intéresse est pluricommunautaire, internationaliste… mais je suis peut-être un peu ringard de ce côté-là.

Finalement qu’est-ce qui se joue dans cette commémoration des trente ans ?

Pour moi, ce n’est pas la nostalgie stérile ou la mémoire pour la mémoire, mais clairement la transmission de l’histoire des luttes. D’ailleurs, déjà lors de la Marche de 1983, il y a eu un rassemblement en mémoire à la journée du 17 octobre 1961. En 1983, il y avait une réelle occultation d’État, au point qu’à Marseille, un émissaire du gouvernement nous avait explicitement mis en garde sur le fait qu’il ne fallait pas parler d’octobre 1961, ni de crimes d’État, etc. Beaucoup de marcheurs n’avaient jamais entendu parler de 1961. Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que beaucoup connaissent la Marche de 1983. Par contre, en regard de la commémoration à venir, on a plutôt l’impression qu’il y a une usurpation par des gens qui n’y étaient même pas. Je me demande quel phénomène d’entraînement cela peut conduire. Il y a, par exemple, un film destiné aux djeunes avec Jamel Debbouze, La Marche qui doit sortir le 27 novembre. Le film se termine sur une Georgina Dufoix qui se fait acclamer à l’arrivée de la Marche à Paris en annonçant sur le podium qu’une délégation allait être reçue à l’Élysée. Comme si c’était une revendication de la Marche ! En plus, c’était prévu dès le départ. On en revient à ce phénomène captation par le politique, cela participe à la volonté de la majorité actuelle de montrer qu’elle avait soutenu la Marche et de masquer tous ses reniements postérieurs. Or, l’euphorie venait du sentiment de constituer une grande force collective, pas d’être reçus par Mitterrand. Ce qui est prévisible, c’est que le film va provoquer une grande frustration chez ceux qui iront le voir et c’est possible que certains soient demandeurs de contenu, c’est à nous alors de proposer des pistes. En 1993, on avait, avec le comité national contre la double peine, organisé un meeting à la Bourse du travail à Paris sur le thème « Où en est le mouvement ? » avec projection en avant-première du film Douce France. Bilan : les gens avaient une furieuse envie de refaire des choses ensemble et deux ans plus tard, ça a donné le MIB. Trente ans après, l’enjeu c’est de savoir si cette envie on peut la retrouver, et s’il y a une relève. Car si on veut se battre pour l’égalité et contre le racisme, on n’a pas fini de marcher !

Propos recueillis par Mathieu Léonard

Sources: CQFD et éditions Libertalia

Mogniss H. Abdallah, « 15 octobre 1983 à Marseille : Top départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme », Med’in Marseille, 14 octobre 2013

Samedi matin, 15 octobre 1983, cité de la Cayole : une centaine de personnes sont là, à l’appel d’un groupe de jeunes des Minguettes, de leurs amis et du comité d’accueil marseillais, pour le départ d’une longue Marche à travers la France qui doit arriver à Paris le 3 décembre. Cette première étape, snobée par la grande presse mais activement soutenue par des journalistes et des médias indépendants, parcourt la cité phocéenne du sud au nord en passant par le Vieux port. Elle rassemble plusieurs centaines de participants motivés. Et va livrer les premiers enseignements d’un périple qui fera date dans l’histoire.

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Photo inédite du départ de la marche, cité de la Cayole, le 15 Octobre 1983. Photographe : Abdou Attou ©. Collection Mustapha Mohammadi, reporter à l’époque pour le journal Sans Frontière, que l’on voit de dos devant la banderolle.

“Vous êtes de vieux gauchistes, des professionnels de l’anti-racisme. C’est votre raison sociale. S’il n’y a plus de racisme, que devenez-vous ? Vous avez donc intérêt à en voir partout”. Voilà comment en mai 1981, Yannick Blanc, rédacteur vedette du magazine Actuel, polémique avec les jeunes de la cité Bassens à Marseille. Il n’a pas supporté les critiques que ces derniers ont formulé dans le journal interculturel Sans Frontière, suite à un énième article à sensation sur le mode « les moutons égorgés dans la baignoire ». “Vous voulez des journalistes lèche-cul qui répètent à longueur d’articles : « Pauvres, pauvres, pauvres Arabes ». Vous pensez que vous allez me culpabiliser avec votre chantage au racisme ? Quelle rigolade ! Dans une génération, les Arabo-français auront leurs businessmen, leurs bourgeois, leurs artistes, éructe-t-il dans un “droit de réponse”. [[« Actuel répond aux jeunes de Bassens », Sans Frontière n°26, 30 mai 1981]] Serge July, le patron post-gauchiste du quotidien Libération, aurait-il pu signer pareille diatribe ? Probablement, si l’on considère comment il rembarre Mohamed Nemmiche, jeune journaliste de Sans Frontière et pigiste occasionnel de la rubrique Tête d’affiche de Libération, venu lui proposer début octobre 1983 un carnet de route quotidien du projet d’une grande Marche pour l’égalité et contre le racisme. Encore un non-événement porté par des “emmerdeurs” sans envergure, aurait persiflé avec arrogance le patron du journal. Bonjour l’accueil !

Un pool de journalistes et de médias indépendants pour assurer le suivi

Contrairement aux affirmations ultérieures de nombre d’historiens qui, à l’instar de Gérard Noiriel, professeront que des initiatives telle que la Marche sont déjà « routinisées » comme des événements dont il faut rendre compte [[Gérard Noiriel, in Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè – Xxè siècle), éd. Fayard – 2007 p. 618]], le départ a été laborieux, côté médias. Face à la morgue des prescripteurs d’opinion branchés, face à l’indifférence médiatique quasi-générale, un pool de militants et de journalistes « organiques » se constitue à Marseille pour couvrir l’événement de l’intérieur, pour faire circuler cassettes d’émissions de radios libres, photos, textes et images vidéo. A l’époque, il n’y a ni internet ni portables. Et chaque coup de fil coûte une fortune. Heureusement, les TGV viennent d’être inaugurés sur le parcours, encore faut-il avoir les moyens de payer son billet. A moins de jouer à cache-cache avec les contrôleurs.

On y retrouve donc des gens de Sans Frontière, radio Gazelle, Radio-Soleil Goutte d’Or et Ménilmontant (Paris), A.V.E.C ( Aix-en-Provence), Expressions Immigrés-Français (le journal de la FASTI) et l’agence IM’média. Pierre Ciot, photographe indépendant, participe aussi en tant que militant à cette effervescence initiale. Pigiste occasionnel pour l’AFP-Marseille, il proposera ses photos à l’agence, qui accepte de les diffuser. Elles serviront plus tard comme des archives uniques et disputées sur le départ de la Marche. Des collaborations se mettent aussi en place avec quelques militant-e-s de radio Beur, préfigurant un réseau national transversal très mobile, imaginatif et dynamique. Plusieurs fanzines de jeunes, comme Rencar de Corbeilles-Essonne, se joignent à l’aventure d’une production indépendante des aléas des médias dominants. Avec les moyens du bord, celle-ci permettra de rendre compte du déroulé de la Marche, de ses points forts comme de ses faiblesses, et surtout contribue à mobiliser leurs publics dans un contexte réputé défavorable.

« Nous sommes les enfants des Quartiers Nord »

Rendez-vous donc samedi 15 octobre 1983 pour le top départ à la cité de transit de la Cayole, où un petit gitan de 11 ans est mort le 14 mars 1983 suite à un attentat à l’explosif signé comité Charles Martel. Une centaine de personnes ont répondu présent.

Parmi elles, Françoise Gaspard, députée socialiste d’Eure-et-Loire et ex-maire de Dreux qui vient de perdre les élections municipales partielles à Dreux face à une alliance entre la droite traditionnelle et le Front national, ainsi que son amie Claude Servan-Schreiber, journaliste à l’Expansion. La petite troupe s’élance à travers les quartiers sud, rejoint le vieux port où les attendent environ 300 personnes, puis direction les cités la Busserine, les Flamants, la Paternelle, Bassens. “Nous sommes les enfants des Quartiers Nord / Et à pied ça fait loin jusqu’au vieux port”, chantent des collégiens. Sur le parcours, ils racontent leur traumatisme en découvrant un jour sur le mur de leur école une énorme inscription : “Maghrébins retournez chez vous la France ne sera jamais votre pays”. D’où l’idée de monter un commando anti-graffitis armés de sceaux de peinture et de rouleaux-brosses pour effacer ces obscénités racistes à travers le pays. Keffieh au cou, on improvise de nouveaux hymnes sur l’air entêtant de “Sabra et Chatila”, chanson du groupe gnawa marocain Nass El Ghiwane en hommage aux Palestiniens massacrés dans les camps au Liban un an auparavant. « Enfants d’immigrés, enfants rejetés, enfants assassinés / adenna-denna-waa-denna », fredonnent les femmes des quartiers pensant en particulier à Lahouari Ben Mohamed, tué le 18 octobre 1980 par un CRS lors d’un contrôle de routine, et à Zahir Boudjellal, tué le 21 février 1981 à coups de fusil par un tonton-flingueur. (note : Lire « Yaoulidi » Lahouari Ben Mohamed : Retour sur l’histoire ) Arrivés à Bassens, les jeunes et les habitants (ceux-là même qui ont eu la dent dure contre Yannick Blanc d’Actuel) reçoivent sur un air de fête, mélange de musique, de théâtre et de faconde. La Marche a déjà trouvé ses hymnes préférés. De quoi inspirer Patrick des Minguettes, qui animera pour les étapes à venir Radio Savate, à partir de la sono d’une vieille camionnette poussive. Une sono qui va l’air de rien contribuer à la cohésion du groupe, comme le soulignera le marcheur d’Aix-en-Provence Bouzid Kara dans son livre « La Marche, traversée de la France profonde » (éd. Sindbad, 1984).

Une A.G. de débriefing houleuse, des contradictions multiples

Au soir de la première étape, débriefing. Le groupe des marcheurs permanents lyonnais veut se réunir seul, mais suite aux protestations de plusieurs Marseillais, une assemblée générale commune se tient pour tirer un premier bilan. Déceptions et critiques affleurent : le rythme a été trop rapide, la Marche a pris des allures de manifestation. Surtout, les premiers concernés – les immigrés et les jeunes – ont été peu réceptifs, hormis dans les cités avec une histoire récente de lutte. Et encore. Des lascars goguenards, ont chambré les marcheurs aux baskets toutes neuves : « Alors, vous êtes sponsorisés par Addidas ? » (un « chambrage » qui inspire les bédéistes Larbi Mechkour et Farid Boudjellal pour leur album « Les Beurs , éd. Albin Michel 1985).

De nombreuses organisations ont brillé par leur absence, ou sont partagées entre participation et boycott d’une initiative jugée pas assez « politique ». Si Baya Bouhoune du MRAP est omniprésente et enthousiaste, d’autres membres de son groupe trimballent des mines renfrognées. Pourtant, une concession majeure a été faite aux antiracistes lors des réunions préparatoires de la Marche. Après d’innombrables discussions, l’appellation officielle de l’initiative a été complétée par « contre le racisme ». Jusque-là, il s’agissait de porter un message positif, d’être « pour » quelque chose, non être négatif, « contre ». Un dilemme qui va d’ailleurs perdurer, comme en témoignent les affiches de la Marche avec le fameux dessin de la babouche et de la charentaise. Sa version bleue -la plus diffusée- se limite à l’appellation Marche pour l’égalité, la rouge rajoute « et contre le racisme ».

Les conflits potentiels entre structures nationales dotées en gros moyens comme la Cimade et petites associations désargentées sont aussi pointés pour expliquer les hiatus dans la logistique. En coulisse, Jean Blocquaux, émissaire du gouvernement et proche de Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la famille à la population et aux travailleurs immigrés, veille au grain. Présent « à titre privé » comme il le prétend ou en mission commandée, il ne peut réprimer un commentaire en aparté. Si les marcheurs veulent être accueillis comme promis à l’Elysée par le président Mitterrand, ils ne doivent surtout pas déborder du cadre convenu, comme cela a été le cas à Paris d’où parviennent les nouvelles d’un rassemblement en soutien à la Marche. Dans l’après-midi, environ 200 personnes se sont retrouvées au canal Saint-Martin. Il y a été question du 17 octobre 1961, or le gouvernement socialiste ne veut alors pas entendre parler de « massacre en plein Paris », encore moins de « crime d’Etat ».

Préparer la montée sur Paris le 3 décembre

et entretemps, un Forum Justice à Marseille le 24 novembre

Afin de ne pas sombrer dans d’inutiles polémiques, le pasteur Jean Costil incite les Marseillais à se concentrer sur la préparation d’une montée collective sur Paris le 3 décembre. En attendant, quelques un-e-s se dévouent d’ores et déjà pour épauler les étapes des jours suivants. D’autres actions les motivent également : ainsi, les membres de l’Association Femmes Maghrébines en action (AFMA) appellent à se rendre au Forum Justice organisé à Vaulx-en-Velin par Wahid association, avec les mères et les familles victimes des crimes racistes ou sécuritaires. Hasard du calendrier, cette initiative organisée le 28 octobre, un an jour pour jour après le meurtre de Wahid Hachichi par un jeune tonton-flingueur, tombe la veille de l’arrivée de la Marche sur Lyon. Bien que la Cimade ait fait l’impasse sur ce Forum, les marcheurs permanents Toumi, Djamel, Bouzid, Farid et Brahim des Minguettes s’y rendront. Parmi les membres présentes de l’AFMA, Hanifa Boudjellal, la soeur de Zahir, tué le 21 février 1981 à la Busserine. Touchée par la volonté de Mme Hachichi de “dépasser les pleurs” pour agir ensemble autour d’objectifs concrets, elle redescendra à Marseille déterminée à y organiser un nouveau Forum Justice. Celui-ci se tiendra à la Maison de l’étranger le 24 novembre, cette fois avec l’appui de la Cimade locale. Le projet du rassemblement des familles place Vendôme à Paris est l’objet d’intenses discussions. Saïd Boukenouche de radio Gazelle suggère ainsi de lancer le jour J une grève dans les écoles ou la fermeture des commerces arabes, à l’instar de la “grève générale contre le racisme” de septembre 1973 à Marseille, Paris et plusieurs autres villes de France suite à une vague de meurtres racistes. Mais comme les esprits sont accaparés par la Marche, la date de ce rassemblement est différée (le premier round des “Folles de la place Vendôme” aura lieu le 21 mars 1984).

Le 3 décembre 1983, plus de 150 personnes feront le déplacement de Marseille à Paris, formant un cortège énergique sous une grande banderole : « Les jeunes de Marseille ». Entretemps, les médias sont sortis de leur réserve pour fêter le « happening beur ». Un terme qui offusque Marseillais et Marseillaises. Mais, pour l’instant, place à l’euphorie de la Marche, et au fantastique élan collectif qu’elle suscite.

Source: Med’in Marseille