Saïd Bouamama, « Marche pour l’égalité ou marche des beurs ? », site Les Indigènes de la République, 15 octobre 2013

La Marche pour l’égalité et contre le racisme est plus généralement connue sous le nom de « marche des beurs ». Le mot « beur » est cependant loin d’être innocent comme le montre le sociologue Saïd Bouamama dans son livre « Dix ans de marche des beurs. Chronique d’un mouvement avorté » dont nous publions, ci-dessous, un extrait.

« Avant la marche de 1983, les jeunes issus de l’immigration n’existent pas pour la société française. Plus précisément, leur sortie de l’invisibilité sociale a connu deux périodes contrastées : la première, connotée négativement, s’enclenche avec les rodéos de l’été 81. La seconde, connotée positivement démarre avec la Marche.
Entre-temps, les méchants casseurs et délinquants se sont transformés en « gentils Beurs ».

S’il y a effectivement une nouvelle réalité sociologique avec l’émergence d’une génération née de l’immigration, les contours et les ruptures sont loin d’être là où le discours politique et médiatique les ont situés pendant et après la Marche.

Les jeunes qui participent à la Marche sont nés pendant et juste après la guerre d’Algérie. Au regard du Français, ils se confondent avec leurs parents. Ils font partie de l’immigration et ont exactement les mêmes caractéristiques que les immigrés plus âgés. La même vision est partagée par les parents de ces jeunes. Ceux-ci rêvent pendant longtemps d’un retour au pays d’origine par réussite interposée de leurs enfants. Pour des raisons différentes, tous les regards sociaux enferment cette génération dans la fixité et dans la non-reconnaissance de leur identité réelle. Pourtant, ils connaissent une socialisation spécifique, cumulant des traits de la culture des parents, de la culture populaire française, et synthétisée dans l’expérience particulière des cités de transit des ZUP et des blocs HLM.

C’est dans ce contexte particulier qu’apparaît le terme « Beur » dans la jeunesse de la région parisienne. Il s’agit en fait d’une auto-appellation, exprimant l’identité d’affirmation. Ce thème est, en effet, le résultat d’un double verlan, d’une double inversion du mot « Arabe » (Arabe devient Rebe, qui devient Beur). Il indique à la fois l’existence de spécificités nouvelles vis-à-vis des parents mais aussi l’affirmation d’une origine arabe. Plus précisément il exprime l’émergence d’une nouvelle réalité identitaire française : l’existence d’Arabes de France. Jusqu’alors, la France ne connaissait que des Arabes en France.(…) Mais le terme est loin de ne désigner que les enfants d’immigrés maghrébins. Des enfants issus de l’immigration africaine, portugaise, etc., de jeunes Français d’origine, s’auto-désignent également ainsi. En fait, ce terme exprime l’émergence d’une identité urbaine multiculturelle, assumée et revendiquée. Il indique le refus d’une identité uniforme, homogène et niant ses diversités.

A l’issue de la marche, le terme « Beur » connaît néanmoins un processus de suridéologisation. Il est récupéré par le discours politique et le vocabulaire médiatique. Il est détourné de son sens initial. Il est présenté comme le signe d’une rupture avec la culture des parents (ce qu’il n’est qu’en partie). L’aspect de revendication des identités d’origines, dans le cadre d’un processus de mutation de celles-ci, est nié. Derrière ce détournement de sens, se cache le besoin de diviser les communautés issues de l’immigration en deux. (…) Si les Beurs sont considérés comme intégrables, le reste des communautés issues de l’immigration est, lui, à gérer avec beaucoup plus de fermeté et de restriction afin d’éviter le flux de l’immigration clandestine. Il n’est dès lors pas étonnant, dans ce contexte, que la plupart des acteurs rejettent aujourd’hui le terme « beur », comme le terme « intégration » d’ailleurs. »

« Les Beurs sont d’autant plus valorisés qu’ils affichent une distance avec leurs origines : ils sont d’autant plus appréciés qu’ils ne paraissent plus arabes ».

Saïd Bouamama

Cet article a été publié le 25 novembre 2008 sur notre site.

Source: Les indigènes de la République

« Entretien avec Kaïssa Titous », site Les Indigènes de la République, 21 octobre 2013

Kaïssa Titous a été militante du Collectif Jeunes qui a organisé l’arrivée à Paris le 3 décembre 83 de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Elle a été présidente de Radio Beur et membre du Bureau national de SOS racisme, avant de quitter cette association avec fracas. Elle a également été directrice de campagne du candidat Juquin lors des présidentielles de 1988. Elle a continué par la suite à participer à un certain nombre d’initiatives sur l’immigration et, ces dernières années, elle s’est investie sur les questions de chômage, de précarité ou de logement dans sa ville.

L’Indigène de la république : Que peux-tu nous dire des luttes des femmes issues de l’immigration depuis les années 80 ?

Kaïssa Titous :

L’investissement des femmes ne commence pas dans les années 80. Leurs combats datent du début de leur présence en France et pour certaines pendant la guerre d’Algérie. Les Algériennes appelées à manifester par la fédération de France du FLN en 1961 ont défilé avec leurs jeunes enfants. Certaines ont été arrêtées et mise en rétention au Fort de Vincennes. Ma mère et ma très jeune sœur ont été arrêtées comme beaucoup d’autres. Dans les cités de transit et les bidonvilles, les femmes ont pris en mains leur destin face à l’horreur de leur situation matérielle : pas d’eau, pas de toilettes, terrains boueux et relégation. Améliorer l’ordinaire, survivre, nourrir les enfants et les envoyer à l’école nécessitaient des forces intérieures exceptionnelles pour ne pas se laisser sombrer et baisser les bras. Elles ont rencontré des femmes françaises généreuses, syndicalistes, militantes politiques, catholiques ou protestantes, associations caritatives, qui les ont accompagnées et souvent aidées- il fut une époque ou le mot solidarité voulait dire quelque chose. Elles ont fait preuve de ténacité et de détermination pour scolariser leurs fils et filles.

L’univers des hommes seuls se résumait au travail et à la maison. Les femmes ont été confrontées à la réalité sociale française sans en avoir le mode d’emploi. Elles devaient fréquenter les PMI pour faire vacciner leurs enfants, faire les courses quand les hommes acceptaient de leur laisser de l’argent, accompagner les gamins à l’école et malheureusement parfois subir les violences conjugales. Je me souviens de ma mère qui se sentait si seule les premières années en France : elle pleurait tous les jours. Profondément dépressive, elle attendait mon retour de l’école pour parler. Ces femmes venant souvent des campagnes découvrent qu’elles ne savent ni lire ni écrire. Elles participent aux associations de parents d’élèves. Elles s’aperçoivent vite que le salaire du mari ne suffit pas et se mettent à faire les ménages.

Entre 60 et 80, on observe qu’un tas de femmes s’émancipent, sortent de chez elles, partent des cités de transit, désirent accéder à la propriété. Ce sont les femmes qui ont enraciné les familles en France. C’est le début du travail des femmes immigrées qui va devenir indispensable. Leurs enfants grandissent : elles sont alors confrontées à des problématiques nouvelles, des filles qui veulent sortir, parfois fuguent, fument, parlent de liberté, refusent de se marier. Des fils en échec scolaire zonent et commettent des délits, se shootent. Les femmes font face à ces situations tragiques qui finissent par la mort ou l’emprisonnement. Dans le même temps, les mines ferment, la sidérurgie française disparaît, l’automatisation laisse sur le carreau des milliers d’ouvriers qui se retrouvent soit au chômage soit en retraite anticipée. De nombreuses familles ont été touchées par le sida, la prison, l’hôpital psychiatrique sans oublier la violence des rapports des jeunes avec la police. Leurs gamins, souvent victimes d’un acharnement policier – contrôle au faciès systématique, arrestation et mise en garde abusives, violences physiques, crimes racistes. Les premières sorties des femmes des cités concernaient les violences entre jeunes et policiers, la chasse aux dealers dans les cités. Elles veulent que les dealers quittent leur quartier et arrêtent de distribuer la mort à leurs enfants. Au début des années 80, il fallait se battre pour faire reconnaitre un crime raciste ou sécuritaire. On parlait de bavure ou d’accident. Certains ouvriers marocains avaient été tués à coup de pioche en Corse.

Il faut relire le journal Sans frontières pour mesurer l’horreur de ces évènements. Peu de journalistes s’y intéressaient. Il faut saluer le travail de Mogniss Abdallah et de son frère Samir. Dans toutes les initiatives, il y avait toujours un forum police justice et souvent les débats commençaient par une minute de silence pour tous ces jeunes tués. Preuve que c’était une question cruciale pour les jeunes comme aujourd’hui. C’était cette période où un gamin pouvait se faire buter dans une grande surface par un vigile comme à Livry-Gargan et l’assassin ne prenait que 4 mois de prison. Habib Grimzi a été défenestré par des légionnaires racistes dans le train Bordeaux-Vintimille.

Souvent les familles venaient nous voir au relais Ménilmontant où était hébergé le Collectif Jeunes et nous organisions avec eux la défense des victimes ou des manifs ou rassemblements quand il y avait un crime raciste ou un évènement exceptionnel dans un quartier. Nous avons été les premiers à faire la jonction avec les ouvriers de Talbot Poissy en grève et avons organisé une manifestation à Paris. Lors de la Marche pour l’égalité de 83, les manifestants arboraient des badges « Rengainez, on arrive, la chasse est fermée ». Aux premiers rangs, des mères de familles, des femmes, des sœurs des jeunes qui avaient été tués portaient les portraits de ces jeunes. L’une des premières associations fut celle des « Mères de victimes de crimes racistes » en 83,1es fameuses « Folles de la place Vendôme ». Impliquées dans la dénonciation de crimes racistes et sécuritaires : elles voulaient que justice et dignité soit rendues à leurs garçons décédés.

La comparaison entre un meurtrier d’Arabe qui prenait du sursis et un voleur d’autoradio qui prenait de la prison ferme nous dégoûtait. Ces femmes s’impliquent à travers des émissions de radio comme « Parloirs 107 » à Radio Beur pour envoyer un message à tous ceux qui étaient en prison. Toutes ces initiatives, tous ces militants vont déboucher sur la bataille contre la double peine et la création du MIB.

Les premières émeutes ne datent pas de 2005 : en 1982, dans la région lyonnaise, les affrontements avec les forces de l’ordre sont nombreux et il y a de plus en plus de Maghrébins en taule.

C’est pourquoi les mères et les sœurs vont prendre cette question à bras le corps. Une très longue et pénible lutte contre les excès de la police, la justice et la double peine va commencer.

Certains pères ont honte de voir leurs gamins devenir des délinquants et les rejettent.

Ce sont les mères, les femmes, les sœurs qui les soutiennent et mènent la bagarre avec des militants de quartier.

Parallèlement à cela, toute une série de femmes créent leurs propres structures et commencent à envisager leur propre outil d’intégration économique. Elles créent leurs propres entreprises. L’époque des centres sociaux et culturels, des animateurs/éducateurs prend le relais. Des associations de femmes organisent des cours, des activités culturelles ou créent des restaurants associatifs, etc., bref des associations qui permettent à des femmes de devenir autonomes financièrement et de prendre leurs affaires en main –  association des femmes des Franc-Moisins, Africa, etc. Elles ont permis de regrouper des femmes, de les alphabétiser, de créer une conscience collective et tenté de transformer leurs conditions et statut de femmes.

Des associations bien implantées et reconnues dans le quartier (l’ANGI à Aubervilliers dirigée par Saliha Amara, l’EMAF dirigée par Alima Boumedienne, les Nanas Beurs dirigée par Souad Bennani ou les Zaama de banlieue à Lyon dirigée par Djida Tazdait, Radio Gazelle à Marseille, l’Association des Femmes Maghrébines à Toulouse, la Nahda de Nanterre, .l’Association des femmes des Francs­Moisins avec Adjera Lakehal et AFRICA avec Mimouna Hajam…) évoquaient aussi les questions de police, de justice, de discriminations et d’égalités des droits. Elles avaient intégré qu’il fallait s’organiser et faire émerger les problèmes sur la place publique et elles participaient aux initiatives nationales. Les Nanas Beurs étaient les plus en pointe à mon avis sur la question des femmes. Elles s’occupaient d’aider les jeunes filles en fugue ou sans papier. Elles se battaient contre le statut personnel des femmes, pour l’autonomie du statut du séjour des femmes par rapport aux maris. Elles ont été traversées par les questions liées à l’avortement, la contraception, au travail et à la précarité. Souad Bennani des Nanas Beurs a toujours revendiqué des convictions féministes et a eu des responsabilités dans le cadre des mouvements féministes français.

Dès 85, des femmes musulmanes se revendiquent en tant que telle à travers l’Association des Femmes sous Lois Musulmanes à Montpellier. Moi je ne me suis jamais revendiquée comme féministe. J’ai découvert ça assez tard et je le regrette.

Le groupe Djurdjura, la troupe de théâtre la Kahina (dès 1977) ont été des références culturelles essentielles. Certaines femmes ont acquis une grande expérience dans les partis politiques : au PC, au PS, à la LCR, des syndicalistes également. Aujourd’hui dans les principaux syndicats, fédérations et même confédérations, on trouve des femmes d’origine immigrées : luttes des femmes de ménage, chez les sous traitants de l’automobile, dans la restauration collective, etc…

Et enfin, il y a le courant dont je me revendique qui est le courant des femmes qui à partir de 81.82-83 posent la question d’un mouvement politique qui dénonce les contradictions de la société française dont nous sommes les sous-citoyens. Une organisation qui prend en compte nos propres revendications. J’aime beaucoup la phrase de Farida Belghoul : « On nous fait

vivre dans des caves et personne ne veut entendre la beauté de nos chant et regarder nos âmes ». Les caves sont peuplées et les pièces sont beaucoup plus nombreuses. C’est Farida Belghoul qui est à l’initiative de Convergence 84 et qui l’a menée jusqu’au bout. Il faut savoir que le collectif de la marche de 83 était dirigé par des femmes: Saliha Amara, Rachida Azzoug. Farida Belghoul, .Alima Boumedienne. A Lyon, pendant cette période, c’est Om Hani. Djida Tazdaït – dans toutes les banlieues des grandes villes, il y avait et il y a toujours des associations de femmes. Idem à Lille. Roubaix, Nancy, Grenoble, Marseille, Toulouse. Aux assises de Lyon en 84, ce sont surtout des femmes qui sont intervenues. Les femmes étaient les dirigeantes. En 1984.1e débat sur mouvement autonome ou mouvement généraliste a été alimenté essentiellement par les femmes des différents collectifs.

IDR : Dans ton récit, il est beaucoup question des luttes sociales que mènent les femmes mais très peu de féminisme…

KT : Très peu de femmes se déclaraient féministes. Peu avaient eu accès à la littérature féministe. Souvent le féminisme était associé à la bourgeoisie. Où pouvait-on rencontrer des féministes ? Quand nous rencontrions ces militantes, ce n’était pas sur les questions de femmes que se nouaient les relations. Pour moi, c’est le grand échec du féminisme qui n’a pas su relayer les préoccupations des couches populaires et à l’époque pour être féministe il fallait avoir du temps et de la culture. Qui avait lu les féministes historiques, qui connaissaient leurs luttes? Qui pouvaient nous les transmettre – certainement pas école ! Nous, on n’a jamais vu les féministes en tant que telles débarquer en banlieue et être aux côtés des femmes immigrées contre les ghettos, la double peine, la drogue et la misère. Trop longtemps, certaines ont eu une attitude compassionnelle à l’égard des femmes immigrées. Nous représentions pour elles l’image des femmes soumises. Cela n’enlève rien la pertinence du combat féministe français ni à la valeur de leurs luttes pour la réappropriation des corps des femmes et de leurs droits dans la vie familiale, au travail, à l’égalité des sexes en matière de droits sociaux et politiques. Ce n’était pas notre combat prioritaire, nos urgences étaient ailleurs. Pour comprendre le féminisme, il fallait avoir conscience du patriarcat. Nos pères, nos maris, nos frères n’étaient pas parfaits, mais ils étalent tellement attaqués de toutes parts… On les a beaucoup chargés : violents avec les femmes, polygames, délinquants, violeurs, voleurs. voileurs, machos et maintenant terroristes.

Mais, contrairement à ce qui est dit, beaucoup d’écrits, de témoignages, beaucoup d’actions et d’engagement de femmes immigrées étaient souvent la réponse à cette violence familiale même si elles n’étaient pas revendiquées en tant que telles – l’acharnement des filles à réussir à l’école ne peut échapper cette lecture du besoin d’égalité entre les hommes et les femmes. Les formes du féminisme occidental ne sont pas des modèles incontournables et les mieux adaptées à certaines situations.

L’urgence sociale nous imposait l’économie des concepts de papier. Et puis, il faut dire la vérité : dans nos mouvements, les mecs ne nous causaient pas trop de problèmes. Nous n’avons jamais été empêchées de prendre la parole (je ne parle pas de la sphère privée). Ils étaient même plutôt fiers et en plus, on était mises en valeur par les médias.

Cet article est un extrait du l’interview que Kaïssa Titous a accordé au journal l’Indigène de février 2007

Source: Les indigènes de la République

Houria Bouteldja, « A Farida Belghoul et aux héritiers de la Marche des « beurs ». Du bon usage d’un héritage », site Les Indigènes de la République, 17 septembre 2013

belghoul

« Notre génération donc, de même que la génération précédente, a voulu donner à ses enfants tout ce qu’elle n’avait pas pu avoir. Ce faisant, nous avons parfois oublié que – je cite de nouveau Andy – « la bataille que nos aînés ont menée avec les ‘limites’ leur a insufflé la force de nous élever comme des hommes et des femmes ». Cette force est notre véritable héritage. Elle ne doit pas être trahie pour le plat de lentilles yankee-occidental. » James Baldwin[1]

Des sentiers de l’autonomie aux chemins de la perdition : une responsabilité collective

De foi d’immigrés, nous n’aurions jamais imaginé que Farida Belghoul, figure majeure du « mouvement beur » des années 1980 et de Convergence 84, allait se constituer en butin de guerre et se livrer au peu ragoûtant Alain Soral, transfuge du Front National. Quelques petites attentions auront suffi à un Soral au mieux de sa forme, semble t-il, pour approcher et ferrer  la belle endormie, et la ramener dans le giron national du Peuple de France. Le retour sur scène de l’égérie de Convergence 84 ne pouvait se faire que de manière fracassante mais aucun d’entre nous n’aurait songé un jour, assister au pitoyable naufrage d’une leadeuse du Mouvement beur, échouée sur les rives peu recommandables d’Egalité & Réconciliation (E&R).[2] Ironie du sort, cette rencontre a lieu quelques jours avant une série d’agressions islamophobes par des militants d’extrême droite proches de Serge Ayoub[3], célèbre pour ses chasses à l’Arabe dans les années 1980 et accessoirement, ami d’A. Soral avec qui il monte la « Société des Égaux » ainsi que « Le Local »  en 2007. L’expérience est grisante semble-t-il et va même provoquer la tenue d’une conférence publique qui aura lieu quelques semaines plus tard avec F.Belghoul, A. Soral et M. Cardet.[4]

Nous nous inclinons humblement et saluons la prise du chantre de la réconciliation nationale-chauvine.

Les faits : le 19 mai 2013, F. Belghoul accorde un entretien au site internet E&R. À la veille de la commémoration des trente ans de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », dite « Marche des Beurs », la question du bilan de cette Marche est au cœur de son intervention.

Cet entretien est présenté comme un rempart contre la censure par F. Belghoul qui présente E&R comme le seul groupe à lui donner la parole depuis 28 ans. Elle a la mémoire ingrate.[5] Figure centrale de la période ayant marqué l’émergence des descendants d’immigrés sur la scène politique, il nous a semblé primordial de nous attarder sur l’analyse de la principale actrice de Convergence 84.

F. Belghoul est une personne qui a compté. Elle a marqué la mémoire de nombre de militants des années 80 par son charisme, et sa volonté radicale de servir les intérêts de l’immigration. Il y a un peu d’elle en nous. C’est ce peu qui nous pousse aujourd’hui à réagir. Notre histoire et nos luttes sont notre bien commun. À ce titre, elles ne peuvent servir de caution à quelque officine d’extrême droite que ce soit et ce quelle que soit notre profonde aversion pour le parti socialiste que nous partageons avec elle dans les grandes largeurs. Légitimer A. Soral et son site E&R aux yeux de l’immigration et de ses héritiers constitue à la fois une faute morale et politique. F. Belghoul est inexcusable.

Cependant, une interrogation s’impose : Comment une enfant de la guerre d’Algérie et militante de l’immigration peut-elle converger trente ans plus tard dans le camp des héritiers de l’OAS ? Elle n’est pas la première. On retrouve également ces effets chez d’autres soutiens indigènes à E&R, comme par exemple Kemi Seba ou encore Dieudonné. Au PIR, il nous semble assez clair que ces dérives sont à la fois une conséquence des effets du champ politique blanc et de l’incapacité des mouvements de l’immigration à formuler un projet politique au service des quartiers et des immigrations (nous y reviendrons dans nos prochaines publications). Devant ces errements, il est urgent de revenir sur trente ans de lutte de l’immigration et d’en tirer les leçons politiques. L’interprétation que F. Belghoul livre à E&R est à la fois une invitation au décryptage et une opportunité pour tenter une analyse du bilan de trois décennies de luttes. Alors que l’anniversaire de la Marche s’annonce comme une superposition de célébrations pieuses, il est important de poser la question de ses survivances auprès des héritiers de l’immigration et leur interprétation qui souvent se réduisent au traumatisme de la récupération par le PS, SOS Racisme et l’UEJF et qui, de fait, freinent l’élaboration d’une analyse politique au service des luttes actuelles.

Dépolitisation de la Marche et négation de la question raciale

Dès le début de la vidéo, F. Belghoul entend dire la « vérité » sur la Marche avec cette irrésistible tendance à se placer au centre de son récit et d’occuper la totalité de la scène au prix d’une mystification éhontée de l’histoire des luttes de l’immigration et ce, dans un déchaînement où la divagation le dispute au pathétique (Farida à Lyon,  Farida à Paris, Farida à Dijon, Farida au Caire…). Dans une logique à laquelle est habitué E&R, elle entend arracher le voile d’ignorance qui masque la vision qu’auraient les naïfs qui analysent cette marche comme un combat anti-raciste. Son analyse prône une pseudo-vérité qui arrache la Marche à son historicité et à ses conditions d’existence. F. Belghoul nous apprend ainsi que la Marche serait le fruit d’une machination socialiste. La « légende de la Marche » explique la genèse du mouvement par le contexte des crimes racistes et des rodéos des Minguettes.  Faux ! rétorque Belghoul. Le véritable contexte, c’est le tournant de la rigueur impulsé par Mitterrand qui trahi ses promesses, impose l’Europe à la France et sacrifie les acquis du « peuple de France ». La marche des beurs n’aurait pas eu pour motifs les discriminations « prétendues ou réelles » et la violence policière mais aurait joué le même rôle que le mariage gay aujourd’hui, à savoir « endormir le peuple de France » sur les réalités économiques et sociales pour « l’entraîner sur les questions œcuméniques, sur les questions sociétales posées par l’identité de la deuxième génération ». Bigre !

La Marche de 83 devient quasiment un appareil d’État, dont le pouvoir socialiste avait besoin, au lieu d’être analysée comme la naissance d’un nouveau champ politique immigré, autonome des combats classiques de la gauche blanche. Tous les observateurs et acteurs attentifs de l’époque s’accordent à dire que si, indéniablement, il y a eu instrumentalisation et manipulation par le PS, celles-ci sont postérieures à la Marche. De nombreux écrits ont été publiés à ce sujet dont ceux de Said Bouamama[6]. Une lecture attentive des faits montre en effet que la main de SOS Racisme n’apparaît qu’à l’arrivée de Convergence, en 84. Quant à la présence opportuniste de Jack Lang à une étape de la Marche, le discours de Georgina Dufoix à l’arrivée et l’accueil des marcheurs à l’Elysée n’expriment qu’une seule et unique chose : le manque d’autonomie de l’initiative et l’inexpérience des marcheurs. Mais cela ne peut en aucun cas remettre en cause l’authenticité de la marche et ses  véritables conditions d’émergence.

Ainsi, la dépolitisation de la Marche entraîne logiquement une négation de la question raciale. Si la Marche est uniquement une diversion pour masquer la cure d’austérité du gouvernement socialiste alors il devient nécessaire d’occulter les discriminations et les crimes racistes qui pourtant ont bien déclenché la Marche et qui ont marqué la réalité des immigrés pendant les trente glorieuses indépendamment des crises économiques.  Comme il convient d’oublier opportunément que c’est l’assassinat raciste d’Habib Grimzi par trois légionnaires (qui n’étaient à notre connaissance ni socialistes, ni sionistes) qui a donné un écho national à la Marche et participé à son succès. Ainsi, il ne faut pas s’étonner si jamais au cours de l’entretien F. Belghoul n’utilise l’appellation « Marche pour l’égalité et contre le racisme ».

Réhabiliter les « manipulateurs » et les « pigeons »

La thèse du complot ne serait pas crédible si manquaient à l’appel les affreux machiavels et les simples d’esprit. Feu sur la diablerie antiraciste et autres conjurés qui ont œuvré dans l’ombre pour, nous citons « m’enterrer vivante, moi la porte-parole, moi la dirigeante, moi la responsable ». Toumi Djaïdja – à l’origine de la Marche – aurait été totalement manipulé par Christian Delorme, curé machiavélique, de mèche avec le pouvoir socialiste de l’époque. Toute sincérité est retirée aux intentions de C. Delorme et Jean Costil. Cette thèse est hautement problématique puisqu’elle nie l’engagement et l’apport de certaines consciences antiracistes, non dénuées d’ambivalences, à qui il convient pourtant de rendre hommage[7].

Ainsi, les reproches que l’on peut légitimement faire à C. Delorme perdent de leur substance dans la bouche de F. Belghoul, puisque celui-ci est figé dans un rôle strict de marionnettiste. Curé blanc, admirateur de Gandhi, de Luther King et des luttes de libération pacifiques, humaniste dans la plus pure tradition chrétienne, ses intentions étaient sûrement sincères mais sa démarche qui a donné ses couleurs à la mobilisation a effectivement péché par excès d’irénisme. Si son humanisme l’a poussé à réagir face à une situation intenable, celui-ci n’a pas été jusqu’à laisser le contrôle aux indigènes. Il sera celui qui donnera le ton de la marche et qui en définira le contenu. Ce qui était primordial pour C. Delorme c’était de proposer une alternative à la violence qu’il sentait inévitable et peut-être empêcher toute forme de radicalisation perçue comme dommageable au mouvement social. Ainsi afin de s’émanciper dans la paix, l’émancipation passe par un contrôle (à différencier de la manipulation) blanc sur le mouvement « beur ». C’est ainsi le manque d’autonomie du mouvement qu’il est important de pointer ici. D’ailleurs quelques années plus tard, après de nouvelles victimes de la police, les banlieusards s’émanciperont de la figure du gentil beur (à travers notamment les émeutes de Vaulx-en-Velin).

Devant le mépris affiché par F. Belghoul face aux marcheurs de 1983, il importe aussi de réhabiliter les « pigeons ». Comme l’écrit justement Sadri Khiari – à propos de la marche de 1983 – « Nombreux, souvent acteurs ou témoins directs des mobilisations des années 1980, en font la critique au regard de ses prolongements ultérieurs qu’ils appréhendent, du reste, avec une sévérité imméritée. Plutôt que de saisir cet événement du point de vue de la dynamique historique – nécessairement longue et contradictoire – dans laquelle il s’est inscrit, ils l’interprètent  de biais, à travers leurs propres espoirs déçus, les défaites subies, l’échec – relatif à mon avis – des projets  politiques et organisationnels qu’ils ont eux-mêmes portés ou dans lesquels ils ont cru. »[8]. Au delà des divergences idéologiques que l’on peut avoir rétrospectivement avec la Marche des « beurs » et ses suites, il importe d’appréhender la Marche comme une sorte d’acte de naissance de l’existence indigène à travers la création d’un champ politique non-blanc. Même si la Marche se voulait multiculturelle et non communautaire, il importe de saisir ce qu’elle représente du point de vue des immigrés. Ces derniers deviennent, par la Marche, des sujets politiques. Cependant dans le discours de F. Belghoul, les marcheurs restent de simples objets réduits à une manipulation du pouvoir PS.  Ainsi, elle affiche un dédain explicite pour Mogniss Abdallah, autre figure majeure de cette période, décrit  comme faisant partie « du secteur police/justice », Egypto-danois de la petite bourgeoisie qui n’avait pas grand-chose à voir avec les quartiers populaires sauf que lui comme tout le secteur police/justice ne s’intéressait qu’à nous montrer comme des délinquants ».

Pourtant, Mogniss H. Abdallah [9], étudiant à Nanterre, organise fin des années 1970  avec son  frère Samir, des concerts « Rock against police », ce qui leur vaudra  une mesure ministérielle d’expulsion en 1979 par Christian Bonnet,  ministre de l’Intérieur. Journaliste indépendant, il collabore à la première radio « immigrée » Radio Soleil Goutte d’or et au premier hebdomadaire « immigré » Sans frontière, puis a cofondé en 1983 l’agence IM’média avec son frère Samir avec pour but de «  documenter les luttes de l’immigration ». L’œuvre des frères Abdallah est estimée de tous et les critiques de F. Belghoul incompréhensibles et malhonnêtes.

Convergence 84 sur les rails de l’autonomie

Les sentiers de l’autonomie sont sinueux. Dans l’espace borné de la banlieue émergent des formes de contestation originales portées par la deuxième génération  et porteuses de problématiques novatrices. Rock against police en est. Mogniss Abdallah la définit comme « expérience de coordination nationale intercités des jeunes immigrés et prolétaires » et se fait sans aucune aide extérieure. Après la Marche, l’impératif de l’autonomie deviendra une question centrale. Si F. Belghoul a laissé des traces dans la mémoire de l’immigration, c’est aussi et surtout parce que, dans la foulée des expériences précédentes, elle a franchi une étape vers le renforcement de cette autonomie. Convergence 84 est l’expression de cette tentative qui s’envisageait comme l’autonomie d’un mouvement social des banlieues. « Il s’agit, écrit S. Bouamama d’engager simultanément et complémentairement deux axes stratégiques : le premier s’adressant à la société civile afin d’éviter l’isolement et de mettre en évidence les intérêts sociaux communs ; le second s’adressant aux populations de l’immigration et agissant avec le premier afin d’éviter l’oubli des revendications spécifiques concrètes »[10]. F. Belghoul comprend très vite, même si elle ne le dit pas dans ces termes, qu’il faut se débarrasser des antiracistes blancs. Elle pressent leur mainmise et redoute leur capacité à contrôler le mouvement beur. L’appel de Convergence 84 se fait sans la présence des partis, syndicats, structure de l’État. La direction de convergence est clairement séparée du collectif de soutien à la deuxième marche. C’est ainsi toute la gauche qui est exclue et on ne peut que la féliciter pour ce formidable pas en avant vers l’autonomie. Hélas, l’expérience est stoppée court à cause de la faiblesse organisationnelle et politique du mouvement et par la formidable capacité de récupération du PS et de sa fameuse main jaune. Il n’est pas exagéré d’affirmer que le traumatisme de cette instrumentalisation va laisser des traces indélébiles dans les milieux militants de l’immigration et que F. Belghoul en porte encore les stigmates.

Et si le « rien » n’était pas vide ?

A E&R elle dit en parlant du présent : « le mouvement beur est inexistant. On a sur le terrain quelques associations qui donnent plutôt dans le rien qui sont toutes moribondes qui essaient dans les quartiers populaires de faire des actions culturelles ou sociales mais l’expression politique de la 2ème génération que nous avions été, la formidable énergie qui est sortie de nous et à partir de laquelle si nous  l’avions transformée en collaboration avec la France aurait pu donner quelque chose d’incroyable et notamment cette remise en cause du PS, n’a pas eu lieu. Vingt huit ans plus tard, on en est au même point ». Tout n’est pas faux dans ce constat amer mais c’est un sacré gloubiboulga assaisonné d’une bonne dose de mépris pour deux générations qui ont, pendant la longue retraite de la militante, transformé la France de manière irrémédiable. Les polémiques obsessionnelles et autres offensives politiques contre les quartiers qui défraient la chronique depuis trente ans attestent à la fois d’un ancrage solide des populations issues de l’empire colonial et du traumatisme identitaire que cela engendre tant chez les élites qu’au sein du peuple de France tant chéri par F. Belghoul. Sa haine de soi l’empêche de voir l’œuvre des siens. Pendant que la belle endormie attendait le baiser salvateur de son Prince Soral, l’immigration a lutté et résisté. En très bref et non exhaustif, rappelons la création en 1985 des JALB (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieues principalement animé par des… kabyles), réaction à la beuritude qui dessinait déjà les contours d’une résistance culturelle dont le prolongement sera l’émergence de l’islam comme marqueur identitaire, la mise en place en 1989 des premières listes électorales autonomes dans quatre villes de France (Bron, Aulnay sous-bois, St Chamont et Lille), en 1991, du comité national contre la double peine, les nombreux procès des crimes sécuritaires, qui ont réussi à décomplexer les familles devant l’intimidation de l’institution policière, du MIB en 95 dont les membres n’ont jamais quitté la scène de la militance des quartiers jusqu’à nos jours, la lutte héroïque des sans-papiers de St Bernard de 1996 dirigée par la charismatique Madjiguène Cissé[11], la marche historique de mai 1998 fêtant le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, les formidables mobilisations pour la Palestine qui ont jalonné la vie militante des immigrés maghrébins et de leurs enfants et en particulier celles de 1988 (la Nakba a 40 ans), de 1998 (la Nakba a 50 ans), de 2001 (2ème intifada) et de 2008/2009 (bombardements de Gaza), le formidable mouvement de grève lancé par le LKP en 2009, les multiples associations et collectifs luttant contre l’islamophobie et en particulier le CCIF en 2003 et, plus rares, les organisations explicitement politiques comme le Parti des Indigènes de la république… Nous ne parlerons pas ici de la matérialisation de la présence des post-coloniaux à travers les institutions de l’État comme le CFCM ou la construction de centaines de mosquées et autres lieux de culte sur l’ensemble du territoire national ou encore la création de carrés musulmans dans les cimetières. Nous ne parlerons pas non plus de ces conquêtes juridiques parfois arrachées par le sang : la loi Sapin qui instaure le droit d’être assisté par un avocat pendant la garde à vue, les lois qui instaurent la vidéosurveillance dans les commissariats de police… Autant d’avancées redevables au « secteur Police/Justice » qui fait tant honte à la passionaria…

Une indigène en mal d’intégration

Dans son roman Georgette, le personnage du père met en garde sa petite fille contre le mirage de l’intégration : « ‘arbi, ‘arbi wa hatta louken el colonel Bendaoued »[12]. Par cette réplique prémonitoire, F. Belghoul était ainsi prévenue. Pourtant, trois décennies plus tard, et défiant la sagesse paternelle, elle ira se jeter dans les bras d’E&R, cette officine du national-chauvinisme, prêter allégeance au peuple de France, ce brave peuple innocent coupable de s’être laissé  envoûter par la bête socialiste. Une belle perversité indigène que voilà !

La triste réalité, c’est que F. Belghoul est tétanisée par le racisme. Mieux que cela : sans lui, elle n’existerait pas. Mais la violence du phénomène est telle, qu’elle cède comme beaucoup à la facilité de brûler les étapes, se réconcilier abstraitement par les mots avec ce peuple de France dont le statut tout entier repose sur l’oppression de la « race » de F. Belghoul. De manière tout à fait stupéfiante, elle poursuit sa démonstration : « La Marche disait en gros : nous sommes des délinquants ». En porte-à-faux avec ce sous-texte prétendument véhiculé par les marcheurs, elle oppose sa démarche : « La différence avec l’idéologie « police/justice » et le contenu de mes films est fondamentale dans la mesure où dans mes films, on est des êtres humains qui ressemblons aux familles qui existaient en France et dans la problématique police/justice on est en rupture avec la France, on est en conflit avec la France, on est en guerre avec la France et on est des délinquants ». On devine aisément la supplique muette et pathétique qui se cache en filigrane : « France aime moi comme moi je t’aime ». À aucun moment ne l’effleure l’idée que c’est peut-être la France qui est en guerre contre nous…

S’opposant avec une fierté naïve non dissimulée au mot d’ordre de la Marche « Vivons ensemble avec nos différences », F. Belghoul prétend révolutionner cette logique en mettant le mot d’ordre suivant en avant : « vivons ensemble avec nos ressemblances quelles que soient nos différences », ce qui revient exactement au même que la phrase à laquelle elle semblait s’opposer. Elle trouve ainsi le terme « différences » problématique. Selon, elle, celui-ci signifie « faisons-nous la guerre ». En réalité, ce n’est pas le fait de reconnaître quelqu’un comme différent qui l’infériorise, mais plutôt le fait de reconnaître cette différence comme inférieure. Ainsi, le slogan que propose F. Belghoul est totalement calqué sur la logique de l’antiracisme moral et abstrait, qui donnera plus tard naissance à la petite main jaune de « Touche pas à mon pote » et à l’association S.O.S Racisme. Harlem Désir ne se serait sûrement pas opposé à une telle formule. Quant à Malcolm X qu’elle découvre à cette époque, il doit se retourner dans sa tombe.

Nageant dans la pure abstraction, F. Belghoul n’explicite jamais ce qu’elle entend par « peuple de France ». Le mystère est savamment entretenu. S’agit-il des Blancs, des pauvres (indigènes compris), des électeurs du Front National ? On ne le saura pas vraiment tant le flou sur les mots règne. « Contre qui se constitue le peuple ? ». Sadri Khiari pose ici une question essentielle, y compris pour appréhender des mobilisations comme la Marche des « beurs » ou Convergence 84. Il écrit ainsi qu’un peuple n’est jamais donné et ne tombe pas du ciel sur la terre : « si les éléments qui constituent en quelque sorte l’infrastructure du peuple ne sont ni contingents ni arbitraires, ils ne suffisent pas en eux-mêmes à constituer le peuple. Ces éléments constituent seulement la condition de possibilité de l’émergence de l’entité peuple. Pour que celle-ci se cristallise effectivement, il faut qu’existe cet extérieur hostile, qu’il s’agisse de l’aristocratie féodale, du peuple d’à côté, du peuple qui opprime ou d’une fraction du peuple considérée comme nocive. Le peuple, ce sont des rapports de forces, c’est une histoire, c’est une histoire de rapports de force »[13]. A la question de S. Khiari, on pourrait postuler l’hypothèse suivante compte tenu de l’ampleur de la fracture raciale : le peuple de France se constitue contre les indigènes. Les rapports de force dont parle S. Khiari sont totalement absents des propos de F. Belghoul et l’on peut ainsi se demander comment il est possible de s’intéresser à des mobilisations comme la Marche ou Convergence en niant l’existence de tels rapports de force, qui servent pourtant de colonne vertébrale au racisme. Cette dépolitisation de la Marche et de Convergence 84 par F. Belghoul, donc la négation d’un « tiers peuple », est à la base de la négation du racisme qui ne peut que faire le bonheur d’E&R.

Et puisque tout est complot et que « le peuple de France », masse inerte et innocente, n’a pas d’intérêt propre à défendre, pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas poursuivre l’opération de blanchiment de cette partie du peuple qui vote FN ? En effet, elle explique qu’à l’époque, « elle croyait à mort » que le FN « était un ennemi ». Le racisme du Front National aurait ainsi simplement été la conséquence d’une manipulation, alors que les mouvements « beurs » auraient – toujours selon F. Belghoul – pu « discuter avec ce parti ».

30 ans plus tard, c’est chose faite ! Elle « discute »…

…d’égal à égal ? Rien n’est moins sûr. Si E&R célèbre aujourd’hui une indigène en lui déroulant le tapis rouge, l’association d’A. Soral ne fait pas dans l’originalité. Nicolas Sarkozy avait rendu ces mêmes honneurs à Fadela Amara, Rachida Dati et Rama Yade quelques années plus tôt. Quant au Parti socialiste, il avait été précurseur lorsqu’il a propulsé Harlem Désir au devant de la scène. Les adorateurs d’E&R répondront que le FN est « anti-système », qu’il n’a jamais eu le pouvoir et qu’à ce titre il ne peut pas être tenu pour responsable de nos impasses politiques, conséquences d’un bipartisme trentenaire. Certes, il n’est pas responsable car il n’a pas gouverné mais, ce système, il en est la pointe la plus avancée et la plus explicitement contre nous. Il existe de nombreuses et profondes contradictions entre l’extrême droite, la droite et le PS mais tous font parti du champ politique blanc et tous agissent de manière plus ou moins frontale contre l’intérêt des descendants d’immigrés et des habitants des quartiers. Lorsque nous collaborons avec eux, au mieux nous sommes des cautions, au pire des goumiers. Mais ceci n’est pas une fatalité. Nous pouvons y échapper en poursuivant nos efforts pour une autonomie plus substantielle, en d’autres termes en poursuivant l’œuvre inachevée et abandonnée depuis longtemps par F. Belghoul.

Houria Bouteldja


[1] James Baldwin, Meurtres à Alabama, Stock, 1985, p.38

[3] Très actif durant les années 1980 avec sa bande de skinheads appelée « le Klan », il se distingue particulièrement dans les ratonnades. Il fonde ainsi en 1987 les JNR, mouvement nationaliste révolutionnaire français composé principalement de skinheads. Les JNR furent médiatisées dans les années 1980-1990, notamment du fait de la violence de leur engagement, et Serge Ayoub fit plusieurs apparitions télévisées lors de débats ou de reportages. La même année, le 19 janvier, il est condamné avec Joël Giraud et Éric Rossi à 8 mois de prison avec sursis après l’attaque d’un groupe de jeunes arabes le 22 avril 1990, ainsi que pour l’agression de Karim Diallo à Paris en 1990 sous l’œil des caméras de la Cinq. Il participe les 8 et 9 septembre 2007 à l’université d’été du mouvement Égalité et Réconciliation, présidé par Alain Soral

[5] Rappelons pour l’anecdote que F. Belghoul a été invitée, avec le rappeur Médine, par les Indigènes de la république à célébrer les 25 ans de la Marche au Cabaret Sauvage, en décembre 2008.

[6] Dix ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Said Bouamama

[7] Rappelons que de 1979 à 81, Jean Costil (Cimade Lyon) et Christian Delorme  obtiennent la suspension des expulsions de jeunes à Vénissieux Les Minguettes, ciblés par des mesures d’éloignement du territoire. Initiateur de la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme (Marche des beurs – 1983),  Delorme quant à lui interpellera publiquement les autorités sur la multiplication des meurtres de jeunes dans tout le pays. À ses côtés, Jean Costil aura la lucidité et l’intelligence pratique d’intégrer dans les doléances des Marcheurs, la création d’un titre de séjour de 10 ans renouvelable de plein droit,  inexistant jusqu’alors et d’inspirer Toumi Djaija, celui-ci évoquant la dite carte sur les marches du perron de l’Élysée à l’issue de l’entrevue avec François Mitterrand. À ce propos pour répondre au dédain de F.Belghoul, ce titre a définitivement inscrit dans la durée la présence des immigrés en France, ces derniers n’étant perçus jusqu’alors que comme une simple force provisoire de travail et non comme une force de peuplement appelée à rester. Le titre de 10 ans est un véritable progrès qui a permis une stabilité à l’immigration et la sécurisation du  séjour. Il a permis de ne plus se rendre chaque année dans des conditions d’accueil et d’attentes humiliantes parfois épouvantables auprès de fonctionnaires de police recrutés sur la base de pseudo connaissances des mœurs indigènes acquises pendant leur service en Algérie avant et pendant la guerre d’indépendance (cf ;  à savoir, les préfectures ne disposaient pas encore de bureaux des étrangers dignes de ce nom, aussi le renouvellement des titres se faisait auprès des guichets de la Police des étrangers  mis en place dans les commissariats désignés à cet effet). Des millions de ressortissants étrangers ont bénéficié du titre de 10 ans. Nous ne ferons pas mention ici de l’ensemble de l’œuvre militante de Costil en faveur de l’immigration mais citons au moins le Collectif d’avocats, les manuels et formations juridiques pour les militants, les permanences juridiques d’accueil, l’assistance dans les centres de rétention, l’accompagnement judiciaire et administratif,…)

[9] Il a également travaillé sur les questions de discrimination, de violences policières et la situation des sans-papiers. Depuis plus de 30 années, il aura le souci de collecter et d’archiver des informations et des données liées à l’Histoire des Luttes de l’immigration ces 40 dernières années et qui ont toujours fait défaut jusqu’ici ; en outre, il sera un des premiers à établir des échanges entre des mouvements de luttes d’autres pays , confrontés notamment aux violences policières et dont les luttes sont des viviers d’expériences comme celles des mouvements black ou indiens en  Angleterre (cf les émeutes de Brixton 1985 – Race today organisation) ; Leur slogan sera repris en France dans les concerts « Rock against police », Pas de Justice Pas de Paix

[10] Dix ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Said Bouamama, p97

[11] Le 19 novembre 1996, au journal Libération, elle déclarera : « Une autre originalité de notre mouvement, c’est d’avoir réussi à arracher notre autonomie et à nous dégager de l’emprise des associations qui, dans un vieux réflexe paternaliste, avaient l’habitude de tout faire à notre place. Notre situation pose le problème des rapports Nord-Sud, et de cette relation multiséculaire qui unit dominé à dominant. D’autant que nos pays d’Afrique ne sont toujours pas indépendants et que la France tire toujours les ficelles. Le gouvernement ne comprenait pas que des petits nègres lui tiennent tête, quand des chefs d’État africains n’osent même pas leur résister. »

[12] « Arabe tu es, Arabe tu resteras même si tu étais le colonel Bendaoued »

[13] Ouvrage collectif, Qu’est-ce qu’un peuple ?, Paris, la Fabrique, 2013, p. 116, 117, Badiou, Bourdieu, Butler, Didi-Huberman, Khiari, Rancière

Source: Les indigènes de la République

Sadri Khiari, « La Marche pour l’égalité, un moment fondateur », site Les Indigènes de la République, 22 septembre 2013

manif travailleurs immigrés

Nous publions ci-dessous un extrait d’un essai paru en janvier 2009 aux éditions La Fabrique, intitulé « La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy ». Analysant les prolongements de la Marche pour l’égalité de 1983, l’auteur y affirme notamment que celle-ci, malgré ses ambivalences et ses faiblesses, constitue le moment fondateur d’un nouveau rapport de force, caractérisé par le mouvement ascendant de la Puissance politique indigène.

La Marche pour l’Egalité et contre le Racisme de décembre 1983 a fait beaucoup de bruit sur le moment avant de sombrer dans les oubliettes de la mémoire française. Peu aujourd’hui, y compris parmi nous, s’en souviennent. Certains, cependant, en gardent quelques traces dans leurs têtes. Qu’était-ce déjà ? La « Marche des beurs », un « grand moment de fraternité », l’émergence de SOS-Racisme ? On sait plus trop. Certains la mythifient, oubliant les luttes de l’immigration qui l’ont préparé. Il devient impossible d’en souligner les limites sans prendre le risque de se faire bastonner. D’autres sont plus désabusés ou carrément intransigeants : la Marche n’aurait été qu’un gigantesque spectacle, téléguidé par l’Elysée ou manipulé par les gauchistes. Nombreux, souvent acteurs ou témoins directs des mobilisations des années 1980, en font la critique au regard de ses prolongements ultérieurs qu’ils appréhendent, du reste, avec une sévérité imméritée. Plutôt que de saisir cet événement du point de vue de la dynamique historique – nécessairement longue et contradictoire – dans laquelle il s’est inscrit, ils l’interprètent de biais, à travers leurs propres espoirs déçus, les défaites subies, l’échec – relatif, à mon avis – des projets politiques et organisationnels qu’ils ont eux-mêmes porté ou dans lesquels ils ont cru.

La Marche a pourtant représenté un tournant majeur, un basculement historique ; elle a ouvert une nouvelle période. Depuis 1968, il y avait eu, certes, en France des mobilisations de plus grande ampleur que cette manifestation qui a réuni, selon les estimations favorables, 100 000 personnes ; il y a eu d’autres conflits, des crises sociales parfois bien plus spectaculaires. Il n’en a résulté, cependant, que du bricolage institutionnel. Même quand elles ont été engagées par des partis politiques, les luttes les plus importantes sont restées finalement des luttes syndicales, inscrites dans la continuité républicaine. Polarisées généralement autour de la question de la redistribution des richesses, elles ont rarement contesté, ou alors seulement à la marge, les fondements politiques du Pacte républicain. Les combats dits « sociétaux » ont parfois mobilisé beaucoup de monde ; ils ont induits certaines transformations culturelles, idéologiques, sociales, qu’on ne peut évidemment négliger. Ces évolutions, cependant, apparaissent comme la conséquence de l’onde de choc produite par la grande crise politique de mai-juin 1968 et non comme le résultat de nouvelles ruptures. Quand on en tire le bilan, 25 ans plus tard, l’élection de Mitterrand en mai 1981 n’a pas non plus représenté l’événement historique que l’on dit. Le long intérim assuré, dans les instances de l’Etat, par les équipes de gauche qui se sont substituées aux politiciens et autres technocrates de droite, s’est inscrit dans la continuité républicaine, rétif même à bousculer les institutions mises en place par de Gaulle. Si l’accession au pouvoir des socialistes a profondément renouvelé le champ politique, c’est peut être uniquement, qu’on le regrette ou qu’on s’en félicite, dans la mesure où elle a accéléré le dépérissement du Parti communiste et, plus généralement, contribué à la dissolution de la puissance politique indépendante de la classe ouvrière et à son potentiel de remise en cause du Pacte républicain, au moins dans certaines de ses dimensions.

Pour le dire avec Sayad, « l’irruption sur la scène publique, donc sur la scène politique, de la jeunesse de l’immigration » a été, en elle-même, le vecteur d’un bouleversement du champ politique. Elle a constitué, « à n’en pas douter, ajoute-t-il justement, le fait essentiel de cette décennie, l’avant-dernière du siècle. » Elle « marque une rupture» parce que « la revendication des « droits civiques », la revendication de l’engagement politique au sens plein du terme et, par suite, du déplacement sur le terrain proprement politique des luttes qui, traditionnellement, étaient confinées dans le seul espace concédé aux immigrés, à savoir les luttes directement liées au travail et menées sous la bannière du travail, est reprise un peu partout.» Elle « marque une rupture », parce qu’elle accomplit la conscience que « la défense des immigrés, l’amélioration de leur condition, leur promotion sur tous les plans ne peuvent plus être assurées aujourd’hui que si elles se situent délibérément et ouvertement dans le champ politique, que si les immigrés eux-mêmes et, surtout, leurs enfants s’y engagent directement et engagent leur action dans la sphère politique.» Sans projet politique clair, sans stratégie, sans organisation, ne concernant immédiatement qu’une petite minorité de personnes, la Marche pour l’Egalité apparaît pourtant comme le premier événement depuis mai 1968, parce qu’il a amené l’immigration à l’existence politique. Et cette existence politique a questionné la République elle-même, construite sur la négation de l’existence politique indigène. Certes, la plupart des Marcheurs ne la contestaient pas explicitement ; ils se réclamaient bien souvent de ses « valeurs » ; nombreux parmi eux pouvaient encore croire que le pouvoir socialiste était différent de ceux qui l’avaient précédé, qu’il pouvait avoir pour ambition de mettre en conformité le faire et le dire de la République. Cependant, la mobilisation de dizaines de milliers d’indigènes, suivie avec complicité par des centaines de milliers d’autres, a bousculé en pratique certaines des assises fondamentales du Pacte républicain. La nation France, ses contours culturels, son identité ethno-centrée, son rapport au monde, les frontières de la citoyenneté qu’elle a instauré, percutés par les colonisés de l’extérieur trente ans plus tôt, ont été, emboutis par l’irruption des colonisés de l’intérieur sur la scène politique, en décembre 1983. La Marche, indissociable, comme événement, des résistances indigènes qu’elle a galvanisées, indissociable également de la contre-offensive qu’elle a suscitée, a fait tout bonnement chavirer le champ politique hexagonal ; elle l’a transfiguré. Bien calée depuis les années 1960 sur les luttes internes au Pouvoir blanc malgré les poussées des luttes de travailleurs immigrés, la scène politique s’est retrouvée à nouveau charpentée autour de son axe national-racial. Non pas que celui-ci ait auparavant cessé d’exister ou de déterminer la réalité politique française, mais il ne s’exprimait plus directement comme l’un des ressorts majeurs des conflits d’hégémonie à l’intérieur des frontières de l’Hexagone. Désormais, deux plans de conflits se chevauchent et se croisent, sans jamais se confondre, le plan des luttes politiques « traditionnelles » ou républicaines et le plan des luttes décoloniales. La Marche a ainsi représenté l’acte de naissance d’un rapport de force indigénal, enraciné immédiatement et durablement dans la réalité hexagonale, le moment de cristallisation d’une nouvelle matérialité politique, d’un nouveau rapport de force racial. Elle n’a pas été, comme beaucoup d’entre nous le déplorent, une « occasion manquée », une défaite à cause de ces imbéciles de SOS-Racisme et autres conspirations mitterrandiennes, mais un formidable point de départ, malgré les imbéciles en question, malgré les manœuvres socialistes. La Marche a ouvert un nouveau cycle politique en France, lui-même scandé par des cycles plus court de luttes, d’offensives et de contre-offensives, de déplacements des fronts, de périodes d’avancées et d’autres de retraits ou de cessez-le-feu provisoire, opposant les forces indigénales et les forces blanches.

Cette première grande offensive indigène s’est développée jusqu’aux années 1990. Elle a pris dans un premier temps, la forme de nouvelles marches sur Paris (Convergence 84 pour l’égalité, en 1984, suivie l’année d’après par la Marche pour les droits civiques). Toujours imposantes, elles ont cependant rassemblé moins de monde que la Marche de 1983. On y a vu à tort, à mon avis, le signe d’un déclin, de l’effet mortifère des divisions. Ce n’est pas le cas, même si les divergences qui ont opposé les différents pôles indigènes engagés dans la résistance ont pu effectivement susciter des désenchantements, inéluctables, en vérité, au lendemain d’un grand mouvement de mobilisation. Ce qui a assurément décliné, par contre, c’est le soutien des courants de gauche qui appréciaient dans la « Marche des beurs » les illusions intégrationnistes qui l’ont caractérisé. Les manifestations suivantes, plus fermes dans leur volonté d’autonomie politique, ne pouvaient que rompre le consensus apparent de l’hiver 1983, dissuader les Blancs de s’engager dans le mouvement (pour l’appuyer ou le « récupérer ») et inquiéter certains des nôtres, encore prisonniers de leurs illusions républicaines. A posteriori, c’est toujours facile à dire, mais il me semble vraiment que le choix de la clarté politique était justifié, quand bien même il devait conduire à amoindrir les capacités immédiates de mobilisation. A l’espoir, chimérique, qu’il suffisait d’un gigantesque « tous ensemble » à Paris pour influencer la politique, se sont substituées de multiples tentatives d’organisation, de définitions politiques et d’élaborations stratégiques, dont il est vain de penser qu’elles pouvaient progresser de manière linéaire et aboutir rapidement sans polémiques, sans heurts et sans divisions. Celles-ci ont découragé nombre d’entre nous, mais elles étaient inévitables alors que naissait à peine le mouvement et qu’il devait – qu’il doit encore ! – s’inventer lui-même, s’arracher aux forces blanches, construire son propre espace politique, son propre regard, avant de pouvoir s’unifier durablement. Il faut au contraire se féliciter que, malgré sa jeunesse, celle de son apparition et celle de la plupart de ses membres, malgré la faiblesse de ses acquis politiques et de l’expérience accumulée, malgré la puissance de l’hostilité qu’il a suscité, il a pu néanmoins continuer pendant au moins une dizaine d’années à produire un foisonnement de cadres de résistance organisés ou de réseaux plus ou moins informels, capables d’intervenir sur de nombreux plans – social, politique, culturel, spirituel – et d’agir sous différentes formes – constitution de mouvements indépendants et autres associations, luttes « sur le terrain », incursions dans le champ médiatique, expérimentations électorales, ou tentatives d’infiltration des partis blancs. Ce qui est décisif dans cette période, ce n’est pas leurs hésitations politiques, l’éclatement des résistances, leur incapacité à s’unifier autour d’un projet clair, la dépendance de nombre d’entre elles par rapport aux forces blanches. C’est bien plutôt, dans un contexte de recul des luttes sociales et politiques en France qui durera jusqu’au milieu des années 1990, leur profusion, la floraison de ses formes et de ses domaines d’intervention, la jeunesse de ses acteurs, la pléthore des personnes directement engagées dans ses luttes, qui les ont appuyées un moment ou seulement observées avec sympathie, le rayonnement des idées nouvelles. Surtout, à travers tout cela, ce qui a été cruciale, c’est que du fait même que de nombreux indigènes se sont engouffrés dans le champ politique, une problématique réfractaire à l’ordre national-racial s’est trouvée posée.

La réaction blanche a été brutale. Elle s’est déployée sur une myriade de fronts, a développé différentes stratégies d’endiguement. L’élan de la Marche s’est essoufflé à partir des années 1990. Elle a déserté nos mémoires. Souvent, les jeunes frères et sœurs des marcheurs ne croient plus en rien, terrassés par la violence économique, sociale et policière dans les quartiers. Les espaces de lutte qui avaient acquis le plus de visibilité se sont effilochés, émiettés ; nombreux ont été vassalisés à la périphérie du Pouvoir blanc, clientélisés, pris en otages ou, simplement, graduellement enchaînés par les multiples compromis nécessaires à la survie de quelques activités ; les réseaux se sont détissés ; d’innombrables militants ont été découragés, se sont résignés, ont pris leur pantoufles, ou se sont recroquevillés sur la seule animation d’une résistance local, sur des causes fragmentaires mais vitales ; l’effort de clarification politique s’est asséché ; des expériences accumulées ont été dilapidées. Tout cela est vrai, mais tout cela n’est vrai que dans une certaine mesure : celle qui n’appréhende les progrès d’une puissance politique que comme une accumulation continue de forces et non comme une respiration. Qu’il y ait eu, à partir des années 1990, des défaites, des reculs, une certaine perte de substance, ne fait guère de doute. Mais ces formules sont par trop unilatérales. Elles manquent un pan entier de la réalité. Elles sont distordues par la tendance à ne voir la progression des rapports de force qu’à travers les notions d’événements, de ce qui est censé faire l’« actualité » dans le prisme du regard sélectif des médias blancs pour lesquels l’actualité réelle des immigrés ou de leurs enfants, leurs luttes et leurs résistances, restent largement invisibles.

Plutôt que de regretter la désagrégation de certaines formes de luttes indigènes, il faut souligner le déplacement des résistances, la multiplication des fronts, l’apparition de significations inédites. Les tentatives de constituer une force unifiée de l’immigration et de ses enfants ont échoué, mais, à vrai dire, le contraire eut été étonnant, compte tenu de la jeunesse du mouvement. Ce qui importe, c’est que ces tentatives aient été constamment renouvelées. Certaines dynamiques de lutte se sont amoindries comme, depuis les grandes grèves de l’automobile en 1983-1984, celles des travailleurs immigrés, à l’instar des luttes générales de la classe ouvrière. D’autres ont pris le relais, comme celle des sans-papiers, qui, malgré les épreuves et les revers, ne cessent de rebondir depuis les grandes mobilisations de 1996 jusqu’à nos jours. (…)

Le principal foyer de cette puissance (indigène) est indiscutablement les quartiers indigénisés. Les tentatives d’organisation politique y ont toujours été timides et précaires, concentrées sur l’action locale, rarement en mesure, également, d’impulser de vastes mobilisations populaires. Il ne faut pas, pour autant, sous-estimer la multiplicité et la diversité des espaces et des formes de la résistance qui se sont développées depuis les années 1980, souvent dans l’urgence, généralement articulée autour de revendications liées au traitement d’exception auquel sont soumises les populations issues de la colonisation qui y résident. Contre les brutalités et le harcèlement policiers, le racisme, l’accès et les conditions de logements, le chômage, les discriminations à l’Ecole, les carences des infrastructures municipales, la ségrégation religieuse à l’encontre des musulmans, les restrictions apportées, de fait, au droit d’association, l’exclusion des instances représentatives, les expulsions, la double-peine, autant de questions qui ont suscité une pluralité d’actions et de mouvements de protestation qui ont souvent donné naissance à des espaces de lutte structurés, plus ou moins pérennes. La contre-offensive blanche, à l’échelle nationale et locale, la volonté de soudoyer les animateurs des nouvelles associations, de museler, d’asphyxier, de marginaliser, les espaces de résistances les plus rebelles, ont eu, certes, des effets délétères, fortement visibles encore. Elles n’ont pas cependant aboli toutes les solidarités ; elles n’ont pas éteint la révolte profonde de la jeunesse des cités ; ni bridé toute forme de contestation organisée.

Cet article a été originalement publié le 1er décembre 2008 sur notre site. Le livre la contre-révolution coloniale est disponible sur le site des éditions la Fabrique.

Source: Les indigènes de la République