Rachida El Azzouzi et Antoine Perraud, « Samia Chala: «Quand la France découvrira que les Arabes sont une richesse…» », Mediapart, 16 novembre 2013

La réalisatrice Samia Chala, auteure d’un documentaire sur la Marche pour l’égalité de 1983 et d’un autre sur le port du voile, tire la sonnette d’alarme dans une France qui s’interroge sur son racisme : « Si nous n’arrêtons pas cette escalade, nous aurons l’affrontement. On a construit le problème musulman. J’ai ressenti l’islamophobie comme un coup de poignard reçu, tous les soirs, à la télévision. »

Samia Chala est réalisatrice. La chaîne LCP diffusera le 18 novembre Les marcheurs, chronique des années beurs, documentaire dont elle est co-auteure à propos de la Marche pour l’égalité de 1983, improprement baptisée “Marche des Beurs”. On doit aussi à Samia Chala une approche dérangeante et pénétrante : Madame la France, ma mère et moi, qui sera projetée le 27 novembre au cinéma parisien La Clef, à l’occasion du festival “Maghreb des films”.

Elle s’y présente ainsi : « Féministe, laïque, croqueuse d’islamistes, j’ai vécu en Algérie jusqu’à l’âge de trente ans. J’ai quitté mon pays dans les années 90, au moment de la guerre civile. Exilée à Paris, j’ai découvert avec curiosité “Madame la France”, comme disent les vieux immigrés. Mais avec les incessants débats sur le voile, la laïcité, l’islam, les musulmans…, mon histoire d’amour avec “Madame la France” s’est singulièrement compliquée.

À Mediapart, nous avons tenté d’y voir plus clair, au cours d’un dialogue approfondi, sans concession, pour comprendre le voile de l’autre côté du morceau d’étoffe, pour découvrir la partie de cache-cache qui se joue avec le passé colonial, pour entendre ce qui se revendique, pour saisir comment germe la tradition face à une modernité dégradante…

MEDIAPART : Vous en venez à réclamer le droit de porter le voile, si le cœur vous en dit…

SAMIA CHALA : Ça me paraît le b.a.-ba de la liberté. Je me bats pour que les gens puissent s’habiller comme ils l’entendent. Ce n’est pas pour autant mon modèle. Je ne le souhaite pas pour ma fille. Mais il existe déjà tant d’exemples, dans le domaine vestimentaire, qui ne sont pas ma tasse de thé… Ainsi, je n’aimerais pas que ma fille porte ces tenues archimoulantes qui transforment les collégiennes en caricatures, voire en objets sexuels : pour autant, je ne réclame pas une loi interdisant les Lolitas au collège !

La marchandisation traite les filles en objets déballés ; l’islam patriarcal en objets emballés…

Je me suis engagée, en Algérie, pour le droit de disposer de son corps, qui reste pour moi une valeur du féminisme. J’étais contre le port obligatoire du voile. Mais ici, en France, j’ai été choquée par la pression exercée contre les filles voilées, au nom du même droit à disposer de son corps. Pour moi, il n’y a pas contradiction : c’est le même combat.

La tolérance, en l’occurrence, induit davantage qu’un simple libéralisme vestimentaire…

J’ai rencontré des femmes bac plus l’infini. Au nom de quoi devrais-je interdire à ces êtres brillantissimes de renoncer à ce que leur foi les pousse à faire ? En qualité de quoi leur dénierais-je quoi que ce soit en les décrétant aliénées ? Les sociétés maghrébines ont évolué, nous ne sommes plus dans les années 1970 : ces femmes ne sont pas obligées, pour la plupart, de porter le voile. C’est leur décision, même si l’influence familiale joue, comme dans tout pays où chacun transmet des valeurs à ses enfants.

Croyez-vous que cette liberté relative puisse être généralisée, que l’obligation de porter le voile ait disparu ?

Longtemps, de chaque côté de la Méditerranée, les femmes ont vécu dans un système patriarcal verrouillé. Elles étaient logées à peu près à la même enseigne en Algérie comme en Espagne, au Maroc comme en France. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les évolutions ont été incomparables. Il y avait, au Maghreb, dans les années 1970, une infime minorité de femmes en grande partie libérées, vivant au diapason de l’Occident – fac, ciné-club et révolution…

Avant l’émergence de l’islam politique, la condition des femmes n’était pas forcément meilleure qu’aujourd’hui. Elles vivaient, pour la majorité, dans la soumission, au sein de sociétés qu’avait figées la colonisation. Si bien qu’il y a deux siècles de différence, au moins, entre ce qu’a connu ma mère et ce que j’ai pu vivre : nous sommes au-delà du simple choc de générations.

Face à la misère économique et à l’humiliation de la colonisation, les femmes musulmanes se sont arc-boutées, drapées, cachées, pour échapper à la violence de conquérants prêts à dénuder, à prostituer, à ravaler. Cette recherche d’une protection a bien sûr débouché sur une forme d’immobilisme ou de sclérose – parfaitement analysée par Frantz Fanon –, qui a empêché les bonds qualitatifs en faveur de la condition féminine.

Vous convenez de cet archaïsme, qui a fait que le voile est devenu aliénation…

Ça, c’est le discours des féministes blanches. Même si elles portent majoritairement le voile, les Algériennes sont plus émancipées qu’il y a trente ans. Tout simplement parce qu’elles ont accédé à l’école et à l’université. L’affranchissement m’apparaît évident, même si certains signes, jugés régressifs, ne plaisent pas à une petite minorité bourgeoise, lettrée, occidentalisée. En Algérie, aujourd’hui, sur les plages, les femmes se baignent avec le voile. On peut se focaliser sur un bout de tissu. Moi, je trouve heureux que les femmes soient dehors, à l’aise dans l’espace public, au lieu d’être massivement confinées comme naguère.

Je reconnais cependant qu’il faut mener le combat pour que les femmes qui souhaitent se baigner en maillot puissent le faire en toute liberté : c’est loin d’être gagné !

Vous êtes donc contre l’obligation : de porter le voile en Algérie, de ne pas le porter en France. Ici, opposée au voile, existe une interdiction – laïque donc étatique. Mais vous ne pouvez pas sous-estimer la contrainte en faveur du voile – archaïque donc plus diffuse. Le débat concerne donc ces deux formes de coercition, sans minorer l’une ou l’autre…

Je vous répète que le voile n’est pas un modèle que je préconise. Mais l’interdire me semble inefficace, confus et révélateur : la façon dont cette question a été médiatisée dans une France en crise d’identité, n’a fait que donner envie à plus de femmes encore de porter le voile ! Vous nous humiliez sous couvert d’extirper notre prétendue aliénation. Comment ne pas ressentir une telle injustice ? J’ai quitté l’Algérie en étouffant sous le manque de liberté. Je rêvais d’une France où existerait la liberté de penser comme de se vêtir. Nous nous disions, entre nous : « À Paris, tu peux même marcher nue, personne ne te regarde ! » Et voici que vous inventez, au fil des années, des injonctions vestimentaires, en nous les faisant subir ! Qu’est-ce que c’est que cet abcès de fixation sur le voile ?!

Mais pourquoi s’accrocher au voile jusqu’à faire de cette forme d’éteignoir un signe de rébellion ?

Quand tu es en France, quand on te fait comprendre, matin, midi et soir, que tu n’es pas ici chez toi, que reste-t-il ? Le pays d’origine ? Tu n’y es pas plus chez toi qu’en France. Alors tu t’inventes ou tu te réinventes une identité : tu t’accroches à ce qui te reste, la religion, ta religion ; coûte que coûte, avec de plus en plus de force à mesure qu’on te la conteste. Et le nombre grandissant de filles françaises – parce qu’elles sont françaises – qui décident de porter le voile, sonne d’abord et avant tout l’échec de “l’intégration à la française”. L’État et la société devraient s’interroger sur cette déconvenue nationale, au lieu de vaticiner sur l’intégrisme barbare et barbu prétendument à l’œuvre.

Regardez la marche dite des Beurs de 1983 : il n’y avait pas un voile, ni un foulard dans les quartiers. Qu’est-ce qui a été manqué ? L’égalité. D’où ce bras d’honneur, qui signale la faillite de la gauche française, et que vous refusez de voir comme tel…

Alors que nous sommes condamnés à vivre ensemble aujourd’hui, je revendique de trouver criminelle la façon dont le débat sur le voile a été monté en épingle, en France, par le personnel politique et les grands moyens de communication. Ils opposent “musulmans” et “Français de souche” – personnellement je me sens française depuis 1830 et mes aïeux ont été embarqués dans deux guerres mondiales, alors qu’on arrête de me bassiner, même si je suis immigrée algérienne depuis vingt ans ! Nous avons besoin de respect et d’égalité. Or je n’ai jamais trouvé que ce débat sur le voile, au point de me sentir insultée, jusqu’à en chialer. Voilà ce qui m’a poussée à faire ce film.

Le voile régressera dès qu’une réelle égalité s’instaurera

Même s’il faut y mettre des guillemets, vous venez d’opposer musulmans et Français de souche, et non musulmans et chrétiens ou juifs…

On a effectivement islamisé le débat. D’où ma volonté de poser ainsi la question : quand une fille comme moi, dont Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir fut le livre de chevet, quand une fille intellectuellement et politiquement armée, profondément laïque, commence à revendiquer une identité de musulmane, c’est qu’il y a le feu à la maison ! J’ai ressenti l’islamophobie comme un coup de poignard reçu, tous les soirs, à la télévision !

Le dépit politique, aussi justifié soit-il, n’est jamais de bon conseil. Fonder une politique sur une blessure revendiquée, cela donne : on ne m’a pas intégré, intégriste je deviendrai !…

Mais je ne fais rien d’autre que tirer la sonnette d’alarme. Si nous n’arrêtons pas cette escalade, nous aurons l’affrontement. Et quel affrontement ! On a construit le problème musulman, on a crispé les identités. Le voile régressera dès qu’une réelle égalité s’instaurera. Il faut que le mépris laisse place à la reconnaissance. Pour cela, il faut juste vous convaincre qu’il existe des musulmans français. Ou plutôt des Français musulmans…

Un exemple parmi d’autres : ma fille est collégienne à Hélène-Boucher, bon établissement de l’est parisien, où ses copines ont pu apprendre l’allemand, l’anglais, l’italien, le russe ; ce qui correspond parfois au désir de se réapproprier la langue d’une mère, d’un père, ou de grands-parents. C’est parfait, cette ouverture sur le monde, qui peut permettre à la France de s’en sortir. Mais l’arabe ? Makach walou ! À moins d’aller dans une mosquée. Je vis dans un arrondissement populaire, avec une forte population intéressée par l’enseignement de l’arabe. N’est-ce pas à la République de le prendre en charge, au lieu de l’abandonner à la sphère religieuse, ou… à l’ambassade du Qatar ?

Quand la France découvrira que les Arabes sont une richesse, cela ira tellement mieux ! À défaut, nous deviendrons un pays de vieux, un pays racorni, à l’échelle de Venise ou de Bruges, ces villes qui ne sont plus que pour avoir été…

Comment démêler arabe et islam ?

Mais qui a islamisé le débat ? Il faut revenir à la réaction de Pierre Mauroy lors d’une grève d’OS chez Renault, avec de pauvres ouvriers algériens et marocains de la première génération d’immigrés, au début des années 1980. Que dit le premier ministre socialiste, traquant l’ombre portée de la révolution iranienne de 1979 : « Une grève de chiites »… Une salle de prière faisait certes partie des revendications, mais celles-ci portaient essentiellement sur les conditions de travail.

Depuis, le débat n’a cessé d’être islamisé, avec un retour du refoulé de la guerre d’Algérie.

Y répond une islamisation apparente, réelle et pas seulement fantasmée, avec ces voiles plus longs que le foulard maghrébin, ces niqabs portés avec de plus en plus d’ostentation en France et en Europe…

C’est effectivement, dans le cas du niqab, une revendication qui peut être militante, extrêmement minoritaire et qu’il ne sert à rien de diaboliser. Les musulmans n’ont pas l’exclusivité du machisme ni du patriarcat. On a enfermé les garçons arabes dans la théorie des trois “v ”qui en est venue à hanter l’inconscient collectif français : voleurs, voileurs, violeurs ! Quand cessera-t-on de barbariser l’Arabe pour se dédouaner ?…

Pourquoi, pour riposter à l’ostracisme, porter atteinte au legs étatique français incontestable, fragile, unique et complexe : la laïcité ? Déjà les crucifix ressortent pour répondre au voile…

La laïcité est d’abord là pour nous protéger les uns et les autres, sinon les uns des autres. C’est dans l’intérêt des musulmans, minoritaires dans la société française, d’être laïques, puisque la laïcité garantit la liberté de conscience. Si je mets un foulard, en quoi ne suis-je pas laïque ? Chasser la nounou d’une crèche au nom à la fois du féminisme et des valeurs de la laïcité, je trouve cela scandaleux ! Libérer les femmes, c’est les pousser à travailler, à étudier, à s’imprégner des valeurs de la République, en dépit de leur tenue vestimentaire, souvent héritée de milieux populaires conservateurs. Les idées diffusées dans l’espace public, les contacts, la mixité, ouvriront des horizons aux uns et aux autres. Or nous poussons, au contraire, les musulmanes voilées vers le communautarisme en leur fermant nos portes.

La liberté de porter le voile vous semble-t-elle, pour autant, la meilleure réponse ?

Oui, c’est la meilleure façon d’éviter que cette communauté ne devienne communautariste. L’école de la République vous fait et vous fera forcément français : pourquoi organiser cette chasse à une minorité voilée ? La grande République n’est-elle pas capable d’apporter à la fois une volonté, des moyens et des compromis pour régler cela ? Est-elle condamnée à reprendre le chemin de la discrimination, à buter sur ce passé qui ne passe pas ? Pourquoi ajouter de la crispation à la crispation ? Pourquoi rechercher – tout en faisant mine de s’en inquiéter – la confrontation ?

L’ethnocentrisme doit cesser : ne pas regarder le monde à partir de son seul point de vue occidental. Essayer de comprendre l’autre. Ne pas le ravaler à une caricature mêlant le mépris de classe et la peur des différences, ce qui revient à ce discours sous-jacent, que je perçois dans l’élite : salauds de pauvres voilés des quartiers !

La France doit résister aux tentations de croisades antimusulmanes qui la traversent. Pensons d’abord aux responsabilités des États, qui devraient apporter des solutions économiques, politiques, voire symboliques, au lieu de livrer des boucs émissaires à la vindicte publique en période de crise.

Source: Mediapart

M. Saadoune, « La Marche, l’islamophobie et les beurgeois », Le Quotidien d’Oran,

Le trentenaire de la «Marche pour l’égalité et contre le racisme», dite la Marche des beurs qui s’est déroulée entre le 15 octobre et 3 décembre 1983, est commémoré en France dans une certaine gêne. La marche a ses «vétérans» médiatiques mais son impact politique et social se révèle bien maigre. Il suffit de regarder la représentation nationale française pour mesurer que le changement est loin d’avoir fait son chemin. Les socialistes français avec SOS-Racisme ont bien raflé la mise de la «marche» mais les circuits politiques sont bien fermés même si on s’offre ses «représentants de la diversité». Quelques noms ont été mis en avant pour en «rajouter» dans la stigmatisation des «siens» au nom de la laïcité et l’anti-communautarisme. Mais sur le fond, la gauche socialiste a intégré, aussi bien que la droite, une vision islamophobe qui permet de faire «passer» une vision raciste.

Trente ans après la marche pour l’égalité et contre le racisme, l’islamophobie, que les éditocrates persistent à nier et à la présenter comme un concept inventé par les Mollahs iraniens, est devenue le vecteur présumé «soft» d’un racisme ancré depuis la période coloniale. Les ghettos urbains dans lesquels s’entassent les «pas vraiment Français» sont régulièrement mis à l’index comme une source permanente de nuisance, de menace, un territoire «autre» qui viendrait brouiller le «consensus républicain». Le très pertinent et courageux journaliste – éditeur Thomas Deltombe situe l’acte de naissance de l’islamophobie en France au début de l’année 1983. C’était au moment d’une grève dans l’industrie automobile qui employait de nombreux travailleurs immigrés.

Le ministre de l’Intérieur de l’époque, un socialiste, a trouvé la «formule» pour discréditer le mouvement en parlant de «grèves saintes d’intégristes, de musulmans, de chiites!». Ce n’est sans doute pas un hasard que la «marche pour l’égalité» a eu lieu à la fin de la même année. Comme si l’islamophobie était déjà l’arme préventive contre la demande d’égalité et de citoyenneté. Le racisme grossier fait place à la présumée subtilité d’une islamophobie également partagée de manière décomplexée à droite et à gauche. Et sur ce registre, c’est le Front national qui imprime le rythme à l’ensemble de la classe politique. L’islamophobie, écrit Thomas Deltombe, a pour fonction «d’encoder le racisme pour le rendre imperceptible, donc socialement acceptable.

C’est cette machine à raffiner le racisme brut, lancée par les socialistes en 1983, qui tourne à plein régime depuis trente ans, à gauche comme à droite». Sa fonction est donc d’entretenir la mise à l’index permanente de ces «pas-tout-à-fait-Français» qui menaceraient la république et ses fondements. L’islamophobie, c’est la riposte idéologique de l’ordre établi à la demande d’égalité. L’autre nouveauté de ces trente ans est aussi l’émergence d’une «bourgeoisie» qui est très loin d’être à la hauteur du combat des aînés. Un remake «social» des m’tournis ! Qu’on ne risque pas de retrouver du côté des indigènes de la République. Une minorité qui a quitté les cités et qui est hantée par la peur qu’on la renvoie vers les cités. Une minorité pas solidaire pour un sou, très égoïste et peu courageuse. Comme les bourgeois, en somme !

Source: Quotidien d’Oran

Antoine Spire (Licra), « Un anniversaire plein d’espoir », Huffington Post, 11 octobre 2013

A moins d’un an d’échéances électorales, municipales et européennes, qui risquent de connaitre une forte poussée de l’extrême droite si l’on en croit les sondages, nous avons décidé, au cours de notre université d’automne (1) d’interroger le présent à la lumière de deux évènements majeurs qui ont marqué l’histoire du combat contre le racisme, outre atlantique et en France : la marche pour les droits civiques conduite par Martin Luther King en 1963 et la marche pour l’égalité, également appelée « Marche des Beurs », partie de Marseille le 15 octobre 1983. Si la première a permis, 45 ans plus tard, l’élection du premier président noir des Etats Unis, quels enseignements tirer de la seconde ?

Décembre 1983, Paris, à l’appel d’une poignée de jeunes issus de la banlieue lyonnaise, 100 000 personnes défilent contre le racisme et pour l’égalité. La « Marche des Beurs » a créé une prise de conscience. La France est devenu un pays métissé et multiculturel, « Black, Blanc, Beur », et ne s’en porte pas plus mal. En 1983, le message de ces jeunes est simple: nous sommes français et notre avenir est ici, là où nous avons grandi. Hélas, l’Histoire est chaotique.

A 30 ans de distance, les problèmes d’intégration que connaissait la France des années 80 sont demeurés les mêmes, la situation de certains quartiers d’où sont partis les marcheurs n’a fait qu’empirer et les revendications qu’ils portaient, notamment en terme de droits, n’ont pas avancé d’un iota. On a imperceptiblement glissé d’une affirmation tranquille d’identité française à une interrogation : « serons-nous un jour vraiment considérés comme de « vrais » Français ? » Les statistiques sont là : le racisme est en hausse contre les maghrébins comme contre les noirs et les juifs. Pour ne pas parler des roms. Il gangrène les territoires, les cités et les âmes.

Pourtant, malgré ce qu’il est convenu d’appeler l’échec de la politique de la ville, malgré les émeutes urbaines de 2005, malgré les divisions des mouvements issus plus ou moins de cette marche, malgré la montée en puissance d’un islam politique, militant et souvent intolérant, il semble que ce serait occulter la réalité que de parler d’échec de la marche pour l’égalité. Parce qu’à côté de ces effets il y a de toute évidence une visibilité acquise et une citoyenneté de fait des descendants de ces marcheurs.

Ce qui gêne, hors cet islam intégriste dans lequel sont loin de se reconnaître tous ceux qui s’affirment musulmans, c’est peut-être justement la présence, de plus en plus visible, à tous les niveaux de la société et de responsabilité, de ces descendants et enfants de la marche des Beurs. Présence politique, sociale, culturelle: les enfants et les petits-enfants des immigrés du Maghreb et d’Afrique ont changé l’aspect de la société française. Ils sont pour la plupart français et il va falloir s’y faire… n’en déplaise aux politiques qui tardent à les promouvoir.

Il y a bien pourtant un échec, qui n’est pas le seul apanage des jeunes français issus de l’immigration, et qui est partagé par tous, signe d’une relégation sociale inquiétante: c’est la montée en puissance de l’illettrisme et d’une forme d’aphasie linguistique de plus en plus répandue chez les jeunes générations: impuissance à dire le monde dans une langue commune, impuissance à l’exprimer qui peut se déchaîner en violence en lieu et place des mots. On devrait marcher aujourd’hui pour l’éducation pour tous (2)..

Mais il est une autre évolution tout aussi inquiétante. Au cours de l’été qui a précédé la marche, le Front National atteignait pour la première fois 16,72% des voix à l’occasion d’une élection municipale partielle à Dreux ; l’année suivante il obtenait 10 sièges aux élections européennes. On connait la suite… Près de 50% lors d’une élection partielle à Brignoles ! Nous ne pouvons pas aborder la période qui s’annonce sans nous demander pourquoi tant de nos concitoyens préfèrent les discours de haine du FN aux messages de fraternité de la Licra. Nous ne pouvons plus nous contenter de nos bons sentiments et de notre espoir en un monde meilleur. Nous devons voir la société telle qu’elle est et pas seulement telle que nous la rêvons. Comment aborder les prochaines échéances électorales face au danger des extrêmes?

Quoiqu’il arrive nous nous battrons contre la mise en cause de principes fondamentaux

L’intégration des français de toute origine est un programme que nous n’abandonnerons pas et que nous ne voulons pas remplacer par une assimilation qui écraserait les différences de tous ordres. De la même façon le droit du sol permet à quiconque est né en France d’être français à 16 ou 18 ans. Nous y sommes d’autant plus attachés dans cette période que certains extrémistes de droite remettent sur le devant de la scène le droit du sang. Pour nous, il n’en est pas question ; le français n’est pas arrimé à une nature biologique mais le fruit d’une histoire qui se déroule sur notre sol.

Le sondage que nous venons de commander à Opinion way montre que pour deux tiers de nos concitoyens il est difficile d’être d’origine maghrébine aujourd’hui en France. C’est clairement la minorité pour laquelle c’est le plus difficile à vivre aujourd’hui en France. Les raisons sont multiples à commencer par la haine et la peur de celui qui est différent au physique comme au culturel. Mais aujourd’hui les amalgames et notamment la confusion entre islam et islamisme aggravent la situation.

Le pire ennemi de l’immense majorité des musulmans qui n’aspirent qu’à vivre en paix est une infime minorité d’activistes prosélytes qui refusent les valeurs de la république et qu’il convient, tous ensemble, de combattre avec la dernière énergie. Pour autant nous n’utiliserons pas le mot « islamophobie », conscients que nous sommes de l’amalgame qu’il recouvre comme si islam et islamisme confondus devaient coïncider pour répondre à la même hostilité. Nous savons bien qu’entre des musulmans parfois victimes du racisme et des militants islamistes qui exploitent cette situation pour rassembler autour d’eux une grande part des musulmans il y a un gouffre. Nous devons tout faire pour nous solidariser avec toutes les victimes du racisme et parmi elles les musulmans agressés du seul fait de leurs convictions religieuses sans faiblir dans le combat idéologique contre les ennemis de la république laïque. Nous avons bien conscience que l’hostilité d’une partie de la population à l’islam est instrumentalisée par les extrémistes de tout bord pour communautariser les minorités. L’avenir des Français musulmans est à inventer dans un harmonieux mélange d’intégration et de respect de spécificités culturelles qui nous enrichissent tous.

Si nous avons fait de l’anniversaire de la marche pour l’égalité le fil rouge de notre université d’automne, c’est qu’il nous parait essentiel de faire revivre une espérance en l’adaptant au monde d’aujourd’hui.

(1) Université d’automne de la Licra au Pasino du Havre du vendredi 11octobre au soir au dimanche 13 octobre
(2) L’association AC LeFeu, née aux lendemains des émeutes de 2005, travaille à cette idée dans son projet Oxygène. Mohamed Mechmache, son fondateur, est aujourd’hui à la tête d’une mission de concertation du Ministère de la Ville qui vise à redonner aux habitants des cites la capacité d’être acteurs. Né à Nanterre dans un bidonville, il a vu ses oncles participer à la Marche pour l’égalité et lutter contre les bavures policières: pour lui, la Marche n’est pas finie.