Mogniss Abdallah, « Marseille : des « ratonnades » de 1973 à la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Quelle(s) transmission(s) d’un héritage riche d’actions collectives ? », 8 avril 2014

Le 4 décembre 2013, café-théâtre Le Tabou chez Cid-Hamid à Marseille : des ami-e-s se retrouvent pour clore avec une soirée politico-culturelle cette année 2013 marquée à la fois par l’opération « Marseille, capitale européenne de la culture», par les 40 ans des « ratonnades » meurtrières dans le Midi et par les 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme.

C’est aussi l’occasion de rendre hommage à Hamid Aouameur, tenancier de cet espace culturel près du Vieux port qu’il espère développer en lieu de mémoire vivante, et à sa compagne Andrée. Hamid, qui lutte contre une longue maladie, a connu le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) et la Maison des Travailleurs immigrés (MTI), le journal Sans Frontière. Il a aussi soutenu la Marche initiée par les jeunes des Minguettes, partie de Marseille le 15 octobre 1983. Depuis, il s’est investi dans l’action culturelle, le théâtre en particulier.

Il a gardé le contact avec Mustapha Mohammadi, aujourd’hui actif notamment auprès des Chibani-a-s, qui a participé au bel ouvrage « Les Dames de l’exil », et avec Mogniss H. Abdallah, auteur du livre « Rengainez on arrive ». Ensemble, ils imaginent un petit événement culturel rassembleur, amené à trouver des prolongements. Tout un chacun est convié à participer, par la lecture de textes, des chansons, ou par l’évocation de souvenirs personnels.
Parmi les intervenants, il y aura Mohamed Bouzidi qui chante « Yaoulidi » en hommage à Lahouari Ben Mohamed, tué par un CRS le 18 octobre 1980 dans les quartiers Nord, accompagné à la guitare par Hassan, petit frère du défunt. A voir et à écouter ici :

« C’est moi l’Assassiné », clame un poème en arabe de Lazhar, travailleur immigré rendant hommage aux victimes de l’attentat meurtrier au consulat d’Algérie à Marseille, le 14 décembre 1973. Durant les années 70, plusieurs groupes politiques ou culturels exprimèrent sentiments et aspirations de l’immigration, et transmirent leurs pratiques « agit’prop’ » (journaux et théâtre d’intervention, chants pendant les rassemblements, etc.) aux enfants d’immigrés, du moins aux aînés.

Marilaure Mahé, ex-Marcheuse permanente en 1983, choisira des extraits du livre « La Marche, traversée de la France profonde » de Bouzid Kara, également présent avec son fils. Dans la foulée, Andrée lit des extraits du roman « En Marche » de Marilaure, évoquant l’onde de choc provoquée par la mort de Habib Grimzi, défenestré par des apprentis-légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. Un débat s’ensuit sur les risques d’une indignation sélective : qui se souvient, en effet, de la mort de Laïd Khanfar, tué sur le port de la Joliette quelques jours après, par un douanier ?

Les luttes, cependant, aboutissent parfois à des acquis qu’il faut connaître et défendre, sans quoi ils risquent d’être remis en cause et vidé de toute substance, comme c’est le cas aujourd’hui pour la carte unique de 10 ans. Reste que les motivations racistes d’un crime sont désormais considérés comme circonstances aggravantes, et des associations peuvent se constituer partie civile. Mais attention à ne pas diluer le racisme dans une dénonciation des discriminations fourre-tout. Et la lutte pour l’égalité nécessite un rappel aux fondamentaux : historiquement, il s’agit de l’égalité des droits -sociaux, culturels et politiques- entre Français « de toutes les couleurs », hommes et femmes, mais aussi entre Français et immigré-e-s – ceux et celles qui ont une carte de résidents « étrangers ».

Pourquoi n’y a-t-il pas eu transmission de cet héritage de luttes ? s’exclame Haouaria Hadj Chikh, militante active dans les quartiers Nord. Une interrogation qui sonne comme un coup de semonce. On se quitte alors en se promettant à l’avenir de mutualiser davantage les expériences de chacun(e), et de mettre en commun les différentes traces existantes (enregistrements sonores, journaux, affiches, photos et images audiovisuelles etc.). Vaste chantier…

Mogniss Abdallah

Projection-débat « La Marche pour l’égalité et contre le racisme », Marseille, 3 décembre 2013

En passant

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COLLECTIF « MÉMOIRES EN MARCHE »

« La Marche pour l’égalité et contre le racisme » 1983-2013 

3 DÉCEMBRE 2013 à MARSEILLE

A l’occasion des 30 ans de « La Marche pour l’égalité et contre le racisme », le Collectif « Mémoires en marche » vous informe de la prochaine manifestation qui se déroulera le :

3 décembre 2013 au cinéma l’ALHAMBRA 2 rue du Cinéma – 13016 Marseille

* Accueil :18 h 30

* Buffet : 19h00

  • 20 h 00 – Projection du film “Douce France” “La Saga du mouvement beur” En présence du réalisateur Mogniss H. Abdallah
  • 21h00 – Débat public : VOUS : marcheurs, acteurs ou témoins de cet évènement historique, soyez nombreux à y participer.

En 1983, excédés par le climat de tension xénophobe, la montée du Front National qui gagne les municipales à Dreux et la multiplicité des agressions racistes : un groupe de jeunes issus de l’immigration déclare la guerre au racisme. Sa stratégie : MARCHER Toumi DJAÏDJA, initiateur du projet se référait à la Marche pacifique de Ghandi et Martin Lutherking.

Partie de Marseille le 15 octobre 1983, la  » Marche » ne rassemble au départ qu’une trentaine de personnes. A leur arrivée à Paris le 03 décembre 1983, les marcheurs sont près de 100 000. François Mitterrand, alors président reçoit une délégation. Il répond à une des deux principales revendications faites par les marcheurs :

  • L’obtention d’une carte de séjour et de travail de dix ans
  • Le droit de vote des étrangers, qui reste lui, une revendication encore d’actualité

Constat : tout comme en 1983 on note la montée du front national sous une gouvernance socialiste.

  • PAF 5€ – Réservation : cinéma ALHAMBRA : tél. 04 91 03 84 66
  • Contacts info * saidbou1@gmail.com * ACT – 04 91 63 59 88

Source: ACT

« Hanifa Taguelmint, « nous marchions pour nos morts » », Marsactu, 22 octobre 2013

Il y a trente ans, des jeunes des cités marseillaises battaient pacifiquement le pavé des routes françaises pour réclamer davantage de droits et pour demander l’arrêt des violences racistes. Hanifa Taguelmint était l’une des organisatrices de la Marche pour l’égalité. Témoignage.

Le 15 octobre 1983, un groupe de marcheurs marseillais se réunissait à la cité de la Cayolle, suite à l’appel d’un collectif antiraciste constitué dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Cette mobilisation marseillaise qui marque le départ de la Marche pour l’égalité, surnommée par les médias de l’époque « Marche des Beurs », prend sa source trois ans plus tôt. Le jour de l’assassinat de Lahouari Ben Mohamed, abbattu par un CRS « à la gâchette facile » lors d’un banal contrôle routier survenu dans la cité des Flamants, dans le 13e arrondissement. Cette même année, une jeune lycéenne, Hanifa Taguelmint, à l’époque Hanifa Boudjellal1 vit ces événements en bas de chez elle. Trois ans plus tard, âgée de vingt-et-un ans, devenue organisatrice locale de la marche, elle tient les banderoles et scande les slogans anti-racistes. Nous l’avons rencontrée trente ans plus tard, et nous avons choisi de vous livrer son témoignage tel que nous l’avons recueilli.

Le déclencheur

« Lorsque Lahouari Ben Mohamed a été assassiné en bas de chez moi, j’avais déjà entendu plusieurs fois parler de crimes racistes. J’entendais les mots ”ratonnade” et ”bougnoule” qui ont pratiquement disparu maintenant. Je voyais mes parents algériens souffrir, les flics nous tombaient dessus. Mais au lycée où j’étais scolarisée, nous, les enfants d’immigrés n’étions pas nombreux. Et puis il y avait déjà la crise. Au fond nous sommes nés dedans, nous avons continué à vivre avec. Pour ma part, je connaissais davantage le racisme par l’éducation et les témoignages qui me revenaient, indirectement. Ce jour du 18 octobre 1980, avec des habitants du quartier, nous nous sommes rassemblés pour aller présenter nos condoléances à la mère du jeune Lahouari Ben Mohamed.

Le 21 février 1981, c’est mon jeune frère qui a été tué. Violemment, sans raison, comme ça, par ce que j’appelle un facho. Mon petit frère Zahir Boudjellal avait seulement dix-sept ans. Ma mère est morte six mois après de chagrin. D’une famille militante, nous sommes devenus une famille victime. Inutile de préciser que j’ai tout arrêté, la préparation de mon baccalauréat, les cours… Mais rapidement, j’ai souhaité adopter à nouveau une posture militante. Je voulais être actrice de ma vie, et surtout pas ne faire que pleurer… »

Premiers pas du militantisme

« En 1981, il y avait déjà des marches locales et dispersées à Marseille. On était ce que j’appelle la ”génération Tonton”, avec plein d’espoir placé dans l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Mais j’ai coutume de dire que nous n’en avons reçu que les épines… La plupart d’entre nous étions Algériens, nous risquions l’expulsion. Qu’importe, nous avons créé Radio gazelle, c’était notre lieu de rassemblement. Nous nous sommes mis à écouter de la musique arabe, à reparler arabe alors que jusqu’à présent, nous faisions tout pour ”être intégrés”, nous nous moquions même de ceux qui n’avaient pas rompu avec leurs racines culturelles. On a souvent lu et entendu que les jeunes marcheurs étaient illettrés, mais c’est une idée reçue ! Il y avait beaucoup de jeunes comme moi, qui lisaient comme tout lycéen Chateaubriand et bien d’autres auteurs. Mais les meurtres racistes nous ont rappelés que quoi que nous ferions, nous resterions toujours pour certains les ”bougnoules”.

Nous étions donc des petits animateurs de quartiers et Radio gazelle est devenue le relais de la marche de 1983. Les trois quart d’entre nous sont montés à Paris. Moi, j’ai marché mais j’étais surtout organisatrice. Nous expliquions le but de notre mouvement aux jeunes, nous nous inscrivions sur les listes, nous distribuions des tracts. Parmi nous, il y avait même des mineurs de seize ans. Nous étions convoités par des politiques, mais nous souhaitions éviter que des partis politiques nous récupèrent, car nous voulions rester indépendants. C’est à cette époque, lors des municipales à Dreux, qu’est apparu le Front national. On s’est pris cette nouvelle comme un boomerang. »

Euphorie… puis désenchantement

« Nous n’avions pas le temps de pleurer nos morts. Avec passion, avec engouement, nous étions hyper activistes. A mon sens, un engouement pareil ne s’est jamais retrouvé. Peu de médias nous suivaient, il y avait Libération et quelques indépendants. La marche de Paris a constitué un moment d’euphorie et de communion. Il régnait cette espèce de naïveté liée à notre jeunesse. Nous étions des Arabes, des Juifs, des Blancs, un vrai bonheur partagé. Nous nous sommes dits, ça y est, on nous voit. Interrogée par une chaîne de télévision, je me suis exprimée : ”on ne demande pas la lune, on demande juste à vivre” [Cf vidéo Ina – ndlr]. En ce qui concerne les femmes, la marche a clairement contribué à leur émancipation. A l’époque, les filles ne sortaient pas beaucoup. Alors sortir la nuit pour animer une émission de radio, ce n’était pas banal. Et puis les débats avec les marcheurs de Paris ont joué également un rôle. Les Parisiens assuraient que si leur soeur couchait, ils s’en foutaient, alors que les Marseillais, eux, s’emportaient : ”Si ma soeur couche, le la tue !”.  Mais nous les femmes du mouvement, on n’avait pas le temps de se faire draguer. Sous couvert de militantisme, on n’était plus des putes mais des combattantes, respectées comme telles.

Quand les marcheurs ont été reçus par François Mitterrand et qu’il nous a accordé la création d’une carte de séjour de dix ans [l’une des revendications des marcheurs avec le droit de vote des étrangers – ndlr], pour moi il s’agissait seulement d’un pourboire. Il n’y a pas eu de véritable acte politique, ni de discours. A partir de là, j’ai commencé à désenchanter. Arrivés à ce stade de la marche, nous étions devenus médiatiques et populaires mais nous n’avions aucune reconnaissance réelle de la part des politiques. J’ai vécu l’apparition de SOS racisme comme une trahison, avec Harlem Désir propulsé sans légitimité à mon sens à la tête du mouvement. La marche a été pervertie, surtout avec le fameux Touche pas à mon pote qui refaisait de nous des victimes. C’était un acte pourri de la part des politiques. J’avais envie de crier que je n’étais la pote de personne ! »

Les lendemains… qui se répètent

« La marche est née d’un rêve, d’un désir, d’une envie collective de crier. Ce rêve n’existe plus aujourd’hui. Toute une génération est devenue apolitique et ne semble plus croire en rien. Le pognon règne. Les jeunes ne marcherons plus, je crois qu’ils casseront. Pourtant j’aimerais que les jeunes des quartiers Nord créent leur propre marche. A l’époque je crois que nous nous sommes battus aussi un peu contre nous-mêmes pour éviter de détester l’autre. Nous aurions pu céder à la facilité… Mais je dis souvent que nous marchions pour nos morts, avec leurs photos dans les bras.

Plus tard, devenue mère de trois filles, j’ai souhaité leur inculquer une conscience politique. Je les ai toujours emmenées avec moi, à toutes les manifestations, notamment celles du 1er mai. Un jour de marche sur la Canebière, je portais contre moi ma fille qui avait six ans. Elle s’est mise à me chanter à l’oreille ”1ère, 2ème génération, tous enfants d’immigrés”. J’ai ressenti une vague d’émotion et, chancelante, m’asseyant sur des marches, une crise de larmes m’a submergée. Vingt ans après, la chanson restait la même. Les problèmes n’étaient toujours pas réglés. Qu’en sera t-il alors dans quinze ans ?

Après 1983 et jusqu’à aujourd’hui, je ne souhaitais pas m’exprimer, un peu comme nos parents qui refusaient de nous parler de la guerre d’Algérie. Mais on réécrit notre histoire alors que nous sommes encore vivants, il est temps de parler. Et puis avec les marcheurs, nous n’avons jamais cessé de nous voir, nous avons créé une communauté de valeurs. Je ne veux pas transiger avec l’écriture de la marche parce qu’elle appartient à l’histoire nationale. »

1. Soutenant la banderole, en manteau blanc sur certaines photos [retour]

Par Elodie Crézé

Source: Marsactu

Hadjila Moualek, « La Marche du siècle », Bondy Blog, 19 octobre 2013

LA MARCHE. Initiée par le collectif ACLFEU pour raconter l’histoire des mobilisations citoyennes dans les quartiers en 1983, la caravane de la mémoire a commencé son tour de France. Elle était vendredi à Marseille. Reportage.

Trente ans, c’est l’âge de la maturité. L’âge où l’on apprend, enfin, qu’il ne faut pas réitérer les erreurs du passé. Trente ans, c’est l’âge qu’a la Marche pour l’Egalité et contre le Racisme. Partis de Marseille, arrivés à Paris, ceux qui à leur départ n’étaient que quelques dizaines se sont vite retrouvés à plus de 60 000 personnes, mettant la lumière sur le racisme ambiant et omniprésent que rencontrèrent ces jeunes Français , issus de la deuxième génération d’immigrés, pour la plupart.

photo 2Elle met en exergue les violences policières, les morts. Beaucoup, trop jeunes, dont le seul crime était d’être Noir où Arabe, n’ayons pas peur des mots. Trente ans après avoir marché, au Lycée Saint-Exupéry de Marseille, quelques acteurs du mouvement se rassemblent. Ils ont fait partie des 32 personnes à partir de Marseille, un 15 octobre 1983, pour arriver à Paris. Des militants associatifs et des spectateurs sont également venus assister à la projection des extraits du documentaire de Mogniss Abdallah, « Douce France », suivie d’un débat permettant de se souvenir, et de soulever certaines problématiques.

Ce rassemblement est à l’initiative du collectif ACLEFEU, qui, pour entretenir ce devoir de mémoire, a décidé de sillonner les villes autrefois parcourues lors de la Marche à travers la création d’une caravane itinérante. A son bord, Fatima Hani, l’une des membres fondatrices du collectif ACLEFEU, aussi secrétaire nationale de l’association. C’est une femme pugnace, au parcours atypique et semé d’embûches mais dont la détermination se lit dans le regard et se définit dans les mots : « j’ai l’impression que toute ma vie m’a préparée à ce moment là ».

photo 4Elle m’explique la naissance d’ACLEFEU « Association Collectif Liberté Egalité Fraternité Ensemble Unis », née en 2005, au lendemain de la mort de Zied et Bouna, à Clichy-sous-Bois et qui a engendré les mouvements de révolte que l’on connaît. Fatima, elle, y a assisté. De la fenêtre de chez elle au coup de fil qu’elle reçoit de Siaka Traoré, le grand frère de Bouna, qu’elle connaît bien, « c’est mon frère qui vient de mourir », elle est spectatrice du pire. Décide, avec d’autres personnes impliquées, de devenir actrice d’un mouvement qui apportera des réponses pacifiques, intellectuelles et citoyennes pour « transformer toute cette colère, cette émotion, cette agressivité dont on ne sait plus quoi faire ». Pour que ces deux petits, ils n’avaient pas 18 ans, ne soient pas morts pour rien.

Depuis, ACLEFEU lutte contre toutes les formes de discrimination, d’inégalité et d’injustice, œuvre pour les droits des femmes et les droits civiques. La caravane de la mémoire a cette particularité d’appartenir à toutes les villes qu’elle a ou va traverser, à toutes les structures qui la reçoivent. Elle repart, à la manière d’un marin qui à une femme à chaque port, plus riche et plus complète, avec des écrits, photos, dont elle se nourrit. La projection commence et je m’installe dans l’amphithéâtre. Bien trop parsemés, les spectateurs sont attentifs aux extraits diffusés. Témoignages, images d’archives s’y succèdent. Une jeune fille pleure à côté de moi. Oui, les images sont poignantes et la « Douce France » de l’époque n’est plus bercée de tendre insouciance.

photo 3Le débat qui suit permet de soulever des questions intéressantes, notamment celle concernant la recrudescence des violences policières en 1980-1981 : « Il n’y en a pas. Les violences étaient déjà ancrées et le paradoxe de la mobilisations fait qu’on rend visible un phénomène qui existe d’emblée. Le phénomène d’aggravation a pris une tournure beaucoup plus importante à la fin des années 1970 à cause de la crise, du développement du chômage. Giscard, à cette époque, a de ce fait voulu virer 500 000 Algériens afin d’éradiquer le chômage. D’ailleurs, cela a failli engendrer une renonciation des accords bilatéraux franco-algériens. C’est de là qu’est né le slogan « 3 millions de chômeurs, c’est 3 millions d’immigrés de trop ». Il puise son origine dans les milieux nazis », résume Mogniss Abdallah.

Les problèmes qui nous touchent aujourd’hui, crise, développement du chômage, montée du FN, ne sont donc que des relents de maux jamais digérés aux odeurs nauséabondes. Le constat est frappant : la société française a échoué dans le désir d’égalité du but de la Marche. A Marseille, comme dans d’autres villes, les chiens aboient et la caravane passe.

Hadjila Moualek

Source: Bondy Blog

Mogniss H. Abdallah, « 15 octobre 1983 à Marseille : Top départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme », Med’in Marseille, 14 octobre 2013

Samedi matin, 15 octobre 1983, cité de la Cayole : une centaine de personnes sont là, à l’appel d’un groupe de jeunes des Minguettes, de leurs amis et du comité d’accueil marseillais, pour le départ d’une longue Marche à travers la France qui doit arriver à Paris le 3 décembre. Cette première étape, snobée par la grande presse mais activement soutenue par des journalistes et des médias indépendants, parcourt la cité phocéenne du sud au nord en passant par le Vieux port. Elle rassemble plusieurs centaines de participants motivés. Et va livrer les premiers enseignements d’un périple qui fera date dans l’histoire.

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Photo inédite du départ de la marche, cité de la Cayole, le 15 Octobre 1983. Photographe : Abdou Attou ©. Collection Mustapha Mohammadi, reporter à l’époque pour le journal Sans Frontière, que l’on voit de dos devant la banderolle.

“Vous êtes de vieux gauchistes, des professionnels de l’anti-racisme. C’est votre raison sociale. S’il n’y a plus de racisme, que devenez-vous ? Vous avez donc intérêt à en voir partout”. Voilà comment en mai 1981, Yannick Blanc, rédacteur vedette du magazine Actuel, polémique avec les jeunes de la cité Bassens à Marseille. Il n’a pas supporté les critiques que ces derniers ont formulé dans le journal interculturel Sans Frontière, suite à un énième article à sensation sur le mode « les moutons égorgés dans la baignoire ». “Vous voulez des journalistes lèche-cul qui répètent à longueur d’articles : « Pauvres, pauvres, pauvres Arabes ». Vous pensez que vous allez me culpabiliser avec votre chantage au racisme ? Quelle rigolade ! Dans une génération, les Arabo-français auront leurs businessmen, leurs bourgeois, leurs artistes, éructe-t-il dans un “droit de réponse”. [[« Actuel répond aux jeunes de Bassens », Sans Frontière n°26, 30 mai 1981]] Serge July, le patron post-gauchiste du quotidien Libération, aurait-il pu signer pareille diatribe ? Probablement, si l’on considère comment il rembarre Mohamed Nemmiche, jeune journaliste de Sans Frontière et pigiste occasionnel de la rubrique Tête d’affiche de Libération, venu lui proposer début octobre 1983 un carnet de route quotidien du projet d’une grande Marche pour l’égalité et contre le racisme. Encore un non-événement porté par des “emmerdeurs” sans envergure, aurait persiflé avec arrogance le patron du journal. Bonjour l’accueil !

Un pool de journalistes et de médias indépendants pour assurer le suivi

Contrairement aux affirmations ultérieures de nombre d’historiens qui, à l’instar de Gérard Noiriel, professeront que des initiatives telle que la Marche sont déjà « routinisées » comme des événements dont il faut rendre compte [[Gérard Noiriel, in Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè – Xxè siècle), éd. Fayard – 2007 p. 618]], le départ a été laborieux, côté médias. Face à la morgue des prescripteurs d’opinion branchés, face à l’indifférence médiatique quasi-générale, un pool de militants et de journalistes « organiques » se constitue à Marseille pour couvrir l’événement de l’intérieur, pour faire circuler cassettes d’émissions de radios libres, photos, textes et images vidéo. A l’époque, il n’y a ni internet ni portables. Et chaque coup de fil coûte une fortune. Heureusement, les TGV viennent d’être inaugurés sur le parcours, encore faut-il avoir les moyens de payer son billet. A moins de jouer à cache-cache avec les contrôleurs.

On y retrouve donc des gens de Sans Frontière, radio Gazelle, Radio-Soleil Goutte d’Or et Ménilmontant (Paris), A.V.E.C ( Aix-en-Provence), Expressions Immigrés-Français (le journal de la FASTI) et l’agence IM’média. Pierre Ciot, photographe indépendant, participe aussi en tant que militant à cette effervescence initiale. Pigiste occasionnel pour l’AFP-Marseille, il proposera ses photos à l’agence, qui accepte de les diffuser. Elles serviront plus tard comme des archives uniques et disputées sur le départ de la Marche. Des collaborations se mettent aussi en place avec quelques militant-e-s de radio Beur, préfigurant un réseau national transversal très mobile, imaginatif et dynamique. Plusieurs fanzines de jeunes, comme Rencar de Corbeilles-Essonne, se joignent à l’aventure d’une production indépendante des aléas des médias dominants. Avec les moyens du bord, celle-ci permettra de rendre compte du déroulé de la Marche, de ses points forts comme de ses faiblesses, et surtout contribue à mobiliser leurs publics dans un contexte réputé défavorable.

« Nous sommes les enfants des Quartiers Nord »

Rendez-vous donc samedi 15 octobre 1983 pour le top départ à la cité de transit de la Cayole, où un petit gitan de 11 ans est mort le 14 mars 1983 suite à un attentat à l’explosif signé comité Charles Martel. Une centaine de personnes ont répondu présent.

Parmi elles, Françoise Gaspard, députée socialiste d’Eure-et-Loire et ex-maire de Dreux qui vient de perdre les élections municipales partielles à Dreux face à une alliance entre la droite traditionnelle et le Front national, ainsi que son amie Claude Servan-Schreiber, journaliste à l’Expansion. La petite troupe s’élance à travers les quartiers sud, rejoint le vieux port où les attendent environ 300 personnes, puis direction les cités la Busserine, les Flamants, la Paternelle, Bassens. “Nous sommes les enfants des Quartiers Nord / Et à pied ça fait loin jusqu’au vieux port”, chantent des collégiens. Sur le parcours, ils racontent leur traumatisme en découvrant un jour sur le mur de leur école une énorme inscription : “Maghrébins retournez chez vous la France ne sera jamais votre pays”. D’où l’idée de monter un commando anti-graffitis armés de sceaux de peinture et de rouleaux-brosses pour effacer ces obscénités racistes à travers le pays. Keffieh au cou, on improvise de nouveaux hymnes sur l’air entêtant de “Sabra et Chatila”, chanson du groupe gnawa marocain Nass El Ghiwane en hommage aux Palestiniens massacrés dans les camps au Liban un an auparavant. « Enfants d’immigrés, enfants rejetés, enfants assassinés / adenna-denna-waa-denna », fredonnent les femmes des quartiers pensant en particulier à Lahouari Ben Mohamed, tué le 18 octobre 1980 par un CRS lors d’un contrôle de routine, et à Zahir Boudjellal, tué le 21 février 1981 à coups de fusil par un tonton-flingueur. (note : Lire « Yaoulidi » Lahouari Ben Mohamed : Retour sur l’histoire ) Arrivés à Bassens, les jeunes et les habitants (ceux-là même qui ont eu la dent dure contre Yannick Blanc d’Actuel) reçoivent sur un air de fête, mélange de musique, de théâtre et de faconde. La Marche a déjà trouvé ses hymnes préférés. De quoi inspirer Patrick des Minguettes, qui animera pour les étapes à venir Radio Savate, à partir de la sono d’une vieille camionnette poussive. Une sono qui va l’air de rien contribuer à la cohésion du groupe, comme le soulignera le marcheur d’Aix-en-Provence Bouzid Kara dans son livre « La Marche, traversée de la France profonde » (éd. Sindbad, 1984).

Une A.G. de débriefing houleuse, des contradictions multiples

Au soir de la première étape, débriefing. Le groupe des marcheurs permanents lyonnais veut se réunir seul, mais suite aux protestations de plusieurs Marseillais, une assemblée générale commune se tient pour tirer un premier bilan. Déceptions et critiques affleurent : le rythme a été trop rapide, la Marche a pris des allures de manifestation. Surtout, les premiers concernés – les immigrés et les jeunes – ont été peu réceptifs, hormis dans les cités avec une histoire récente de lutte. Et encore. Des lascars goguenards, ont chambré les marcheurs aux baskets toutes neuves : « Alors, vous êtes sponsorisés par Addidas ? » (un « chambrage » qui inspire les bédéistes Larbi Mechkour et Farid Boudjellal pour leur album « Les Beurs , éd. Albin Michel 1985).

De nombreuses organisations ont brillé par leur absence, ou sont partagées entre participation et boycott d’une initiative jugée pas assez « politique ». Si Baya Bouhoune du MRAP est omniprésente et enthousiaste, d’autres membres de son groupe trimballent des mines renfrognées. Pourtant, une concession majeure a été faite aux antiracistes lors des réunions préparatoires de la Marche. Après d’innombrables discussions, l’appellation officielle de l’initiative a été complétée par « contre le racisme ». Jusque-là, il s’agissait de porter un message positif, d’être « pour » quelque chose, non être négatif, « contre ». Un dilemme qui va d’ailleurs perdurer, comme en témoignent les affiches de la Marche avec le fameux dessin de la babouche et de la charentaise. Sa version bleue -la plus diffusée- se limite à l’appellation Marche pour l’égalité, la rouge rajoute « et contre le racisme ».

Les conflits potentiels entre structures nationales dotées en gros moyens comme la Cimade et petites associations désargentées sont aussi pointés pour expliquer les hiatus dans la logistique. En coulisse, Jean Blocquaux, émissaire du gouvernement et proche de Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la famille à la population et aux travailleurs immigrés, veille au grain. Présent « à titre privé » comme il le prétend ou en mission commandée, il ne peut réprimer un commentaire en aparté. Si les marcheurs veulent être accueillis comme promis à l’Elysée par le président Mitterrand, ils ne doivent surtout pas déborder du cadre convenu, comme cela a été le cas à Paris d’où parviennent les nouvelles d’un rassemblement en soutien à la Marche. Dans l’après-midi, environ 200 personnes se sont retrouvées au canal Saint-Martin. Il y a été question du 17 octobre 1961, or le gouvernement socialiste ne veut alors pas entendre parler de « massacre en plein Paris », encore moins de « crime d’Etat ».

Préparer la montée sur Paris le 3 décembre

et entretemps, un Forum Justice à Marseille le 24 novembre

Afin de ne pas sombrer dans d’inutiles polémiques, le pasteur Jean Costil incite les Marseillais à se concentrer sur la préparation d’une montée collective sur Paris le 3 décembre. En attendant, quelques un-e-s se dévouent d’ores et déjà pour épauler les étapes des jours suivants. D’autres actions les motivent également : ainsi, les membres de l’Association Femmes Maghrébines en action (AFMA) appellent à se rendre au Forum Justice organisé à Vaulx-en-Velin par Wahid association, avec les mères et les familles victimes des crimes racistes ou sécuritaires. Hasard du calendrier, cette initiative organisée le 28 octobre, un an jour pour jour après le meurtre de Wahid Hachichi par un jeune tonton-flingueur, tombe la veille de l’arrivée de la Marche sur Lyon. Bien que la Cimade ait fait l’impasse sur ce Forum, les marcheurs permanents Toumi, Djamel, Bouzid, Farid et Brahim des Minguettes s’y rendront. Parmi les membres présentes de l’AFMA, Hanifa Boudjellal, la soeur de Zahir, tué le 21 février 1981 à la Busserine. Touchée par la volonté de Mme Hachichi de “dépasser les pleurs” pour agir ensemble autour d’objectifs concrets, elle redescendra à Marseille déterminée à y organiser un nouveau Forum Justice. Celui-ci se tiendra à la Maison de l’étranger le 24 novembre, cette fois avec l’appui de la Cimade locale. Le projet du rassemblement des familles place Vendôme à Paris est l’objet d’intenses discussions. Saïd Boukenouche de radio Gazelle suggère ainsi de lancer le jour J une grève dans les écoles ou la fermeture des commerces arabes, à l’instar de la “grève générale contre le racisme” de septembre 1973 à Marseille, Paris et plusieurs autres villes de France suite à une vague de meurtres racistes. Mais comme les esprits sont accaparés par la Marche, la date de ce rassemblement est différée (le premier round des “Folles de la place Vendôme” aura lieu le 21 mars 1984).

Le 3 décembre 1983, plus de 150 personnes feront le déplacement de Marseille à Paris, formant un cortège énergique sous une grande banderole : « Les jeunes de Marseille ». Entretemps, les médias sont sortis de leur réserve pour fêter le « happening beur ». Un terme qui offusque Marseillais et Marseillaises. Mais, pour l’instant, place à l’euphorie de la Marche, et au fantastique élan collectif qu’elle suscite.

Source: Med’in Marseille

Fériel Alouti, « Trente ans après, que reste-t-il de la Marche pour l’égalité? », Les Inrocks, 14 octobre 2013

Photo prise dans « La Marche », livre écrit par le marcheur Bouzid Kara

Partis en octobre 1983 de Marseille, arrivés à Paris deux mois plus tard, ils sont des milliers à manifester pour l’égalité des droits. Trente ans plus tard, cette revendication est toujours d’actualité.

Le 15 octobre 1983, une trentaine de jeunes partent à pied de Marseille pour entreprendre ce qu’ils appellent la Marche pour l’égalité et contre le racisme. L’objectif est d’aller à la rencontre de la France profonde pour dire stop aux crimes racistes qui ne cessent de se multiplier et réclamer l’égalité des droits. “Pour nous, la seule chose importante, c’est de marcher, de rencontrer des gens et de vivre cette expérience. On veut faire quelque chose d’audacieux et de déterminé. On s’en fout du résultat”, se souvient Marilaure Mahé, marcheuse permanente. Et pourtant, lorsque les “marcheurs” atteignent Paris, le 3 décembre, ils sont près de 100 000, keffiehs autour du cou et cheveux en bataille, à se rassembler dans les rues de la capitale. Toumi Djaidja, initiateur de la Marche et président de l’association SOS Avenir Minguettes, lance un “Bonjour à la France de toutes les couleurs”. Le journal Libération titre alors en une “Paris sur beur”, François Mitterand reçoit une délégation à l’Elysée et annonce la création d’une carte de résident de dix ans.

“La marche est le symbole de l’immigration de peuplement”

Avec la Marche, la France prend enfin conscience de sa diversité et de la présence durable des immigrés sur son territoire. C’est la première fois que la deuxième génération apparaît dans l’espace public national. Les artistes d’origine maghrébine deviennent “bankable”. Smaïn devient la vedette du théâtre Bouvard, le chanteur Karim Kacel sort l’album Banlieue, Farida Khelfa devient la muse de Jean-Paul Gauthier. “C’est la fin du mythe du retour. Il y a une rupture avec l’image du travailleur immigré célibataire, explique Abdellali Hajjat, sociologue et enseignant à l’université Paris-Ouest Nanterre. La marche est le symbole de l’immigration de peuplement.

Une immigration qui refuse désormais les discriminations et revendique l’égalité des droits. “On prend conscience que l’on va construire notre avenir en France. Les familles n’acceptent donc plus de vivre dans des logements insalubres et demandent à ce que leurs enfants puissent faire des études”, explique Saïd Boukenouche, soutien actif à la Marche et fondateur de Radio Gazelle. En 1983, le Marseillais, alors âgé de 25 ans, vit à Bassens, une cité des quartiers nord, peuplée à l’époque de familles maghrébines et gitanes. Surnommé l’intello car il est le seul de son quartier à fréquenter le lycée, Saïd Boukenouche subit, comme ses camarades, le racisme. “C’était infernal. Les policiers nous connaissaient mais venaient quand même nous contrôler dix fois par jour. Ils nous faisaient entrer dans le fourgon, nous gardaient une demie-heure et nous relâchaient. Les contrôles étaient devenus une institution”, ironise-t-il.

Justice et espoir

Le 15 octobre, quelques heures avant le départ pour Paris, Saïd Boukenouche participe, avec une centaine de personnes, à une marche entre la cité la Cayolle et celle des Flamands. Dans la première, la même année, un enfant est tué par une bombe qui explose, l’affaire ne sera jamais élucidée, dans la deuxième, en 1980, Lahouari Ben Mohammed est abattu lors d’un banal contrôle d’identité par un CRS qui avait lancé “ce soir, j’ai la gâchette facile”. Zoubida Menguenni se souvient de cette nuit-là.

“Il a été tué pas loin de chez moi. Il y a eu trois nuits d’émeutes. La cité brûlait, les CRS venaient, lâchaient les chiens et enfermaient les jeunes dans des mâles avec les chiens”, raconte-t-elle, calmement.

En 1983, la jeune femme, déjà active sur le terrain associatif, se rend à Paris pour accueillir les marcheurs. “Nos parents ne voulaient pas que l’on manifeste. Pour eux la France ce n’était pas leur pays, il ne fallait donc pas se faire remarquer”, dit-elle. Comme beaucoup, Zoubida Menguenni a grandit dans le mythe du retour au pays. Pour ses parents, elle et ses frères et soeurs seraient les futurs cadres de l’Algérie post-coloniale. Mais il n’en sera jamais ainsi. La famille s’installe définitivement en France et, en 1984, Zoubida Menguenni monte Schebba, une association pour femmes.

Photo prise dans “La Marche”, livre écrit par le marcheur Bouzid Kara.

A la même époque, se tiennent un peu partout en France des “Forums justice”, organisés par des militants de la cause anti-raciste qui soutiennent les familles de victimes et réclament une justice équitable. “La Marche en tant que telle n’a pas stoppé les crimes racistes, après, ils sont aussi nombreux mais les condamnations sont plus dures”, indique Abdellali Hajjat*. Petit à petit, les non-lieux laissent place à du sursis puis à de la prison ferme et le caractère raciste de ces crimes est enfin reconnu par la justice.

Un vent de liberté souffle alors sur cette jeunesse française, sur cette deuxième génération qui réclame l’égalité que leurs parents n’ont jamais réclamée. Mais au lendemain de la Marche, l’espoir retombe. En 1984, le Front national fait une percée aux élections européennes. La question de l’islam fait son apparition. En 1983, les travailleurs immigrés du secteur de l’automobile font grève dans plusieurs usines dont l’usine Talbot dans les Yvelines. Le pouvoir socialiste qui voit que les Maghrébins sont en première ligne, ne sait plus quoi faire pour stopper le mouvement.

“Pierre Mauroy explique à l’opinion publique qu’il y a sûrement des groupes religieux venus d’Iran qui se cachent derrière les grévistes. C’est la première fois que l’on pose la question de l’islam comme un problème alors qu’auparavant l’islam était absent des débats”, explique Yvan Gastaut**, historien de la marche.

Discriminations et relégation 

Trente ans après, les revendications, portées par les marcheurs, paraissent toujours d’actualité. Comme le rappelle Abdellali Hajjat, les statuts de l’association SOS Avenir Minguettes réclamaient le traitement égal devant la justice et la police, le droit au travail et le droit au logement. Aujourd’hui, la situation des quartiers populaires s’est dégradée, la tension sociale est forte et le taux de chômage est encore plus élevé qu’à l’époque, il atteint les 50% dans certains secteurs. “La population immigrée qui est restée dans les quartiers subit la même relégation. Pour les gens qui ont pu gagner le centre-ville, les choses sont différentes”, estime Marilaure Mahé. L’enfermement qui empêche la jeunesse de se projeter et la population de se battre, c’est ce que pense également Zoubida Menguenni. “Les classes moyennes sont parties, les communistes ont disparu et le vote FN est apparu“, dit-elle.

Pour Saïd Boukenouche, devenu depuis professeur d’anglais, “il ne faut pas donner une importance démesurée à la Marche. A cette époque, il y avait déjà une crise qui s’est depuis aggravée. Les jeunes qui ont réussi vont dans la fonction publique, dans le privé, il y a toujours des discriminations.”

“Marseille est un bon exemple, c’est la métropole la plus inégalitaire de France”

Nassurdine Haidari, 35 ans, peut en témoigner. “J’ai intégré Science po, je suis sorti major de ma promotion mais ça ne m’a pas empêché d’être, pendant plusieurs années, agent de sécurité”, raconte le fondateur du collectif national, Nous ne marcherons plus. Initié en 2011, avant la campagne présidentielle, ce collectif a formulé cinq propositions aux candidats. Parmi celles-ci, la distribution d’un récépissé à chaque contrôle de police attestant de la qualité, contraindre les entreprises qui travaillent avec l’Etat à justifier de leur politique de lutte contre les discriminations et la création d’un ministère de l’Egalité et de la lutte contre les discriminations. A ce jour, aucune a été concrétisée. “Les maux de 1983 se sont amplifiés, les inégalités se sont intensifiées. Marseille est un bon exemple, c’est la métropole la plus inégalitaire de France, fustige Nassurdine Haidari. A gauche, comme à droite, la classe politique française n’est pas encore à même de lutter contre les inégalités car elle n’y comprend pas grand chose”.

Et pourtant, depuis 1983, les enfants d’immigrés ont fait leur entrée dans les arcanes du pouvoir. Fadela Amara, Jeanette Bougrab, Rachida Dati, Nora Bera et les autres ont, pendant un temps, symbolisé pour l’opinion publique la réussite de cette génération. “Leur intégration est anecdotique. Il y a certes de plus en plus d’élus issus de l’immigration mais ils n’apportent pas grand chose à l’égalité des droits”, soutient Saïd Boukenouche. Abdellali Hajjat estime que “l’engagement politique et social de la population est important. Il est faux de dire que les quartiers sont devenus des déserts politiques”. Aujourd’hui, les collectifs et les associations pullulent. A Marseille, celui des Quartiers populaires, auxquels appartiennent Marilaure Mahé, Saïd Boukenouche et Zoubida Menguenni, réclament toujours l’égalité des droits. “Ce sont des gens qui veulent prendre en main leur destin et qui ne comptent plus sur les politiques pour y arriver”, lance le professeur d’anglais. Trente ans après la Marche, les problèmes sont les mêmes et l’envie de se battre, toujours là.

Fériel Alouti

* La Marche pour l’égalité et contre le racisme d’Abdellali Hajjat, éd Amsterdam. En librairie le 22 octobre.

** ”L’opinion française et l’immigration sous la cinquième république” d’Yvan Gastaut, paru en 2000 aux éditions du Seuil