« «Marche des beurs», trente ans de silence », Libération, 2 décembre 2013

 

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« Les marcheurs de 1983 continuent le combat de l’égalité », La Croix, 8 novembre 2013

Dans un livre qui sort aujourd’hui, le P. Christian Delorme, l’un des initiateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 avec le pasteur Jean Costil, revient sur cet événement fondateur de l’antiracisme en France.

Que sont devenus ces marcheurs ? Trois d’entre eux reviennent sur leur parcours personnel et sur leurs engagements. Si chacun continue à sa façon de militer et d’exprimer ses colères, tous conservent un parti pris d’optimisme sur les évolutions de la société.

Farid L’Haoua,  héraut de la « communauté nationale »

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Ne prononcez pas devant lui le mot « beur ». « Un terme humiliant, qui me vrille les oreilles », s’échauffe Farid L’Haoua, animé par la fougue militante que l’ancien coordinateur de la Marche insuffle dans ses engagements depuis trente ans. Il n’apprécie pas plus d’entendre parler de « Français de la deuxième ou de la troisième génération », des termes incompatibles avec la conception qu’il se fait de la « communauté nationale ». Cette dernière n’est « pas assez affirmée », y compris à l’école où, juge-t-il, « l’on n’insiste pas assez sur les liens qui nous unissent ».

Pourtant, il la voit s’incarner au quotidien, dans toute sa banalité. Le plus jeune de ses huit frères et sœur, le seul de sa famille à avoir fait des études supérieures, il travaille pour une collectivité locale. De jeunes chercheurs en sciences sociales se prénommant Abdellali ou Foued viennent le rencontrer. « Le jeu de l’intégration pour les gens d’origine maghrébine s’est fait », se réjouit Farid L’Haoua.

À 55 ans il garde en mémoire le « bidonville amélioré » de son enfance, à Vienne, en Isère. « On constate un mieux-vivre. La société a progressivement accepté notre existence. » Néanmoins, « le plafond de verre » demeure une réalité. Lui-même s’y est heurté au cours d’une carrière tournée vers l’animation sociale et l’éducation populaire.

« La lutte contre les discriminations reste d’actualité », affirme celui qui dirige depuis quatorze ans une ludothèque sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon. En revanche, d’autres combats de l’époque ne lui paraissent plus pertinents. « Aujourd’hui, la revendication sur le droit de vote des étrangers n’est plus légitime, assure-t-il. Cela ne ferait qu’offrir des voix au Front national. »

Il s’inquiète aussi « d’une libération de la parole raciste » dans une société divisée, où « toute une partie de la population est enveloppée sous le terme de Français musulmans ». Les responsables politiques, « de droite comme de gauche, manquent de courage », déplore ce militant associatif à la fibre écologique. Son fils aîné, 24 ans, « enfant du métissage » et apprenti comédien, fait une apparition dans le film « La Marche ». Mais sa motivation à figurer au générique est davantage liée à son parcours artistique qu’à son histoire personnelle, pense son père. « C’est un enfant du droit commun », sourit-il.

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Fatima Mehallel, musulmane et féministe

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Fatima n’a jamais cessé de marcher. À 21 ans, elle était du petit groupe parti de Marseille. Le souffle de la marche de 1983 « est vite retombé », regrette Fatima Mehallel, qui s’est, depuis, toujours révoltée contre le racisme au quotidien. Lorsque cette aide à domicile cherchait un emploi. Ou lorsqu’elle a déménagé de Vaulx-en-Velin au quartier de Gerland, à Lyon. « Ma voix passait bien au téléphone, mais face aux propriétaires, les appartements étaient toujours déjà loués. » Son fils et sa fille nés d’un père antillais ne sont pas épargnés. « On a fait explicitement comprendre à ma fille, lors d’un stage chez un chocolatier, qu’elle n’était pas à sa place. »

Aujourd’hui, blouson de cuir bleu et boucles d’oreilles cascadant sur ses cheveux de jais, elle continue de « militer au quotidien », en arpentant son quartier, habillée comme elle l’entend. « Il faut refuser de baisser les yeux face au regard désapprobateur de certains hommes », dit-elle. Le combat continue mais sur un double front.

Musulmane pratiquante, elle dénonce « la stigmatisation en raison de la religion » tout en refusant, au nom de l’égalité homme-femme, de porter le voile, « une tradition importée d’Arabie saoudite ». « À force de ne pas accepter les différences, en ‘‘parquant’’ les mêmes populations, la société a provoqué un repli communautaire », dénonce Fatima Mehallel, consternée par le porte-à-porte jusque chez elle « des Frères musulmans embrigadant les jeunes ».

Pour Fatima, dont la fille est en couple avec « un Français de France », ce sont les femmes qui sont les vraies victimes, dans les quartiers populaires. Se faire belle, le droit de plaire, c’est « haram » (illicite). Fatima combat « en regardant droit dans les yeux ceux à qui cela ne plaît pas ».

Résolument « optimiste », elle reste persuadée qu’il est possible d’inverser cette évolution. « Tôt ou tard, nous y parviendrons. Je crois en l’être humain, en la solidarité, en la fraternité. L’éducation a son rôle à jouer. »

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Djamel Atallah, toujours militant

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Djamel tapote la table du doigt, accélère son débit, semble s’emporter, puis finit par sourire. À 50 ans, père de cinq enfants, il a gardé une capacité d’indignation apparemment intacte. Ses sujets de colère du moment ? Les insultes racistes contre Christiane Taubira et le salafisme. « Je me bats toujours contre les personnes qui portent un discours haineux, quels qu’ils soient », clame-t-il.

En marchant à travers la France, en 1983, ce fils d’Algérien avait décidé qu’il ne retournerait pas à Vénissieux, dans le quartier des Minguettes, où il avait grandi. « Au départ, j’incarnais la branche un peu dure du mouvement, raconte-t-il. Mais je me suis construit à travers cette marche, elle m’a structuré intellectuellement. J’ai rencontré des gens formidables qui m’ont poussé à reprendre mes études. » Lui qui n’avait pas le bac s’est inscrit en droit à Paris. Mais il s’est surtout consacré au militantisme étudiant et investi dans l’Association de la nouvelle génération immigrée (Angi).

L’ancien « marcheur » a aussi été brièvement encarté au PS. « J’ai claqué la porte au bout de trois mois, précise-t-il. Je suis quelqu’un qui ne peut pas se taire. Quand quelque chose ne va pas, je le dis. » S’il s’est présenté à des élections cantonales en 2004 dans son département d’adoption, les Hauts-de-Seine, c’est sans étiquette. « J’ai quand même fait 2 % des voix », souligne-t-il, les yeux rieurs.

La même année, il a également soutenu en France la campagne d’Ali Benflis à la présidentielle algérienne.

Même sans avoir mené ses études à terme, Djamel Atallah a trouvé sa voie professionnelle. Aujourd’hui, toujours installé en banlieue parisienne, il vend des « prestations sécurité » pour une entreprise spécialisée et continue à militer, sans faire partie d’aucune organisation : « Je suis toujours un militant de l’égalité. »

Demain, il ira prononcer un discours à Nanterre (Hauts-de-Seine) pour l’inauguration du boulevard Abdenbi-Guemiah, un étudiant victime d’un crime raciste en 1982, un an avant une marche qui a changé sa vie.

PASCAL CHARRIER ET BÉNÉVENT TOSSERI (à LYON)

Source: La Croix

« 30 ans après, une « assise » de véritables « marcheuses » ! », Med’in Marseille,23 octobre 2013

Le 15 octobre 2013, cela faisait trente ans qu’une poignée de jeunes des Minguettes avait entamé à Marseille la longue marche pour l’égalité et contre le racisme qui devait rassembler 100 000 personnes à Paris le 3 décembre 1983. Rapidement rejoints par d’autres marcheurs de Paris, de Valence et d’ailleurs. Parmi eux, beaucoup de jeunes femmes que l’histoire a oublié. En ce 15 octobre 2013, l’EPI ou l’Espace Projets Interassociatifs de Vaulx-en-Velin décidait de leur rendre hommage en invitant plusieurs d’entre elles à participer à un débat dont cette structure inter associative dédiée à la citoyenneté et à l’égalité des droits a le savoir-faire.

C’est l’Aïd, ce 15 octobre 2013, ce qui n’empêche pas l’affluence au centre social George Levy qui reçoit Fatima de Lyon, Malika de Annonay, Marilaure de Marseille et Kaissa de Paris.

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De gauche à droite Kaissa Titous du collectif jeunes d’accueil de la Marche à Paris ; ensuite trois véritables marcheuses : au micro Marilaure Mahé – marcheuse permanente de Marseille à Paris ; Malika Boumédiene – marcheuse permante de St Valier à Paris ; Fatima Mehallel – marcheuse permanente de Marseille à Paris.
  • Nous étions plus nombreuses encore dit Marilaure, il y avait Cécile, Kheyra, Nacéra, Colette, Taoues, Dalila.
  • Les filles étaient importantes dans la marche, c’est ce que nous disent les marcheurs aujourd’hui encore quand on se rencontre, la marche n’aurait pas pu se faire sans vous.
  • Donc vous n’étiez pas cantonnées aux tâches domestiques, lance un jeune homme en souriant ?
  • Le fait est que notre emploi du temps était le même pour tous les marcheurs, puisque nous ne faisions que marcher et délivrer un message dans les rencontres informelles, les petites réunions, les gros meetings, plus rarement les réceptions municipales et les média… Nous étions accueillis avec le gîte et le couvert donc pas de tâches domestiques. Mais surtout nous prenions la parole – dans mon souvenir – autant qu’on le voulait.
  • Les filles sont-elles allées à l’Elysée ?
  • J’y étais – répond Malika – avec Cécile, nous étions donc deux femmes sur huit. Il est vrai que les initiateurs de la marche étaient des hommes.
  • Que diriez-vous des rapports hommes femmes ?
  • C’était des rapports égalitaires, ça allait de soi beaucoup plus que maintenant. Aujourd’hui, moi qui ai des enfants, dit Fatima, je ressens les regards ou même les propos réprobateurs des garçons dans les cités et autres lieux publics sur ma façon de m’habiller, de me maquiller etc. Je pense qu’on a régressé sur ce plan, vraiment.
  • Une jeune femme du public parle des progrès réalisés en trente ans, qu’elle constate quand elle entend parler ses parents sur ce qu’ils vivaient et dit que c’est d’autant plus difficile d’exprimer une plainte et donc de s’engager dans une action offensive parce qu’elle ne paraîtrait pas légitime, surtout quand, comme moi on habite le centre-ville, qu’on fait des études et que pourtant on sent bien une certaine discrimination mais insidieuse.

Beaucoup acquiescent

  • Oui c’était plus facile de riposter en 1983, quand c’était la vie qu’on devait défendre.
  • Ce racisme meurtrier a peut-être diminué mais il n’a pas complètement disparu, dans les cités enclavées on le ressent très fort – dit Marilaure. Il y a donc encore à se battre contre cela. Mais aussi contre les autres formes de discrimination très présentes dans le domaine du travail, de l’accès aux droits …

Kaissa poursuit sur les discriminations dans le logement et sur les programmes de rénovation urbaine sur lesquels elle est très engagée actuellement. Elle rappelle qu’elle n’a pas marché mais qu’elle était membre fondateur du Collectif jeunes parisien qui a soutenu les marcheurs. Elle était présidente de Radio beur à l’époque et avec d’autres associations comme l’ANGI (Association nouvelles générations immigrées) où les femmes étaient majoritaires et meneuses, elle a contribué à créer ce collectif d’accueil des marcheurs, autonome des autres organisations telles que la LDH, le MRAP etc.

Une éducatrice militante des JALB dans les années 90, rappelle que ce sont des femmes qui ont crée le groupe Zaama de banlieue dans les années 80, et que quand il s’est transformé en Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue, les femmes étaient encore prépondérantes. La soirée s’est poursuivie dans un échange très inter actif avec une salle très diversifiée en âges et dans laquelle on trouvait des élus municipaux et régionaux.

Source: Med’in Marseille

L’EPI Kézaco :

l’EPI reprend les valeurs républicaines et démocratiques que sont la laïcité, la liberté de conscience et d’expression, l’égalité des droits et des devoirs et la solidarité. A partir de ces valeurs, les objectifs de l’Espace Projets Interassociatifs sont de lutter contre le racisme et toutes les formes d’exclusions ; d’encourager la réflexion et l’accès à la citoyenneté ; de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes ; de faciliter l’insertion dans la société française des populations issues de l’immigration ; de favoriser la connaissance, l’échange et le dialogue entre les différentes composantes de la société française. Ses activités principales s’inscrivent dans une démarche d’éducation populaire et s’organisent autour de la formation des responsables et des bénévoles associatifs, d’un soutien technique et pédagogique aux projets associatifs, de l’organisation d’actions collectives à caractère culturel, du suivi et de l’accompagnement des porteurs de projets collectifs. Rien d’étonnant dès lors que l’équipe composée de six salariés décide de recevoir les marcheuses de 1983. Le 10 octobre précédent, l’EPI avait déjà reçu quatre femmes militantes de France, d’Algérie, de Tunisie et du Maroc.

Laurent Burlet, « Il y a 30 ans, la « Marche des beurettes » : elles ont encore des choses à dire », Rue89Lyon, 22 octobre 2013

Dans le flot des commémorations des 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, renommée « Marche des beurs », on oublie un peu vite que le quart de la cinquantaine de marcheurs étaient des marcheuses. Rencontre avec quatre d’entre elles qui ont encore des choses à dire.

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Kaïssa Titous : « Dans les années 80, ce sont les femmes qui dirigeaient les associations dans les quartiers »

Kaissa-titous-marche-beursComme Kaïssa Titous, toutes les femmes qui ont marché en 1983 ont une cinquantaine d’années ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

La Marche pour l’égalité et contre le racisme
A l’origine, ils étaient une quinzaine, partis de Marseille en réaction à une énième bavure policière dont Toumi Djaïdja avait été la victime, dans son quartier de Monmousseau, aux Minguettes. Sur son lit d’hôpital, c’est lui qui avait lancé cette idée avec le père Christian Delorme. Cette marche se termina par une manif de 100 000 personnes à Paris. François Mitterrand avait rencontré une délégation de marcheurs.

Lorsque Kaïssa parle, elle harangue son auditoire. Question d’habitude. Kaïssa a trente ans de militantisme derrière elle. Quand la Marche pour l’égalité et contre le racisme s’est élancée, elle œuvrait à Radio Beur, à Paris. Elle pensait, comme nombre de militants des quartiers, plus politisés, que les marcheurs étaient « manipulés par les curés » car deux religieux (le père Delorme et le pasteur Costil) les accompagnaient.

Devant l’engouement populaire, ils se sont ravisés. Et Kaïssa est devenue la présidente du « Collectif jeune » qui a « accueilli » la Marche à Paris, rassemblant 100 000 personnes lors d’une dernière manif.

Aujourd’hui, elle rend hommage aux « Marcheurs » qui ont « ouvert un sillon » en créant une dynamique importante dans les quartiers, particulièrement chez les femmes :

« Dans les années 80, la majorité des associations étaient dirigées par des filles ».

Fathma et Hamida, deux travailleuses sociales de Vaulx-en-Velin, qui l’écoutent ce soir là, se reconnaissent dans ses paroles :

« Après la Marche, on était au Jeunes arabes de Lyon et de sa Banlieue (JALB). C’était l’époque des luttes sur les prisons ou contre la double peine ».

Trente ans après la Marche, « les femmes sont devenues invisibles dans l’espace public » selon Kaïssa :

« La position des femmes s’est détériorée dans les quartiers. Il faut le reconnaître. »

Malgré tout, elle n’a rien perdu de sa flamme. Elle qui habite toujours en banlieue parisienne, se bat contre les démolitions de logements sociaux dans les quartiers. Ce qu’on appelle des opérations de « renouvellement urbain » et qu’elle nomme, elle, des opérations de « blanchiment de la ville » :

« Mon père était ouvrier chez Renault. Après avoir fermé les usines où les maghrébins travaillaient, on détruit nos logements ».

Fatima Mehallel : « Mon quotidien, c’est mon combat »

Fatima-Mehallel-marche©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Making-of
Pour les 30 ans de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », l’Espace projets interassociatifs (EPI) de Vaulx-en-Velin organisait une rencontre-débat autour des marcheuses de 1983. La soirée a réuni une cinquantaine de personnes au centre social de la Grappinière, l’un des quartiers vaudais.

C’était la grande timide du groupe. Jamais à se mettre en avant. Les grands discours, comme elle dit, elle les laisse toujours aux autres. Habitante du quartier Olivier de Serres à Villeurbanne (aujourd’hui démoli), elle a connu par hasard la Marche, par hasard, via le cousin du père Christian Delorme, « le curé des Minguettes », l’un de ses initiateurs.

« Nous, les filles maghrébines, nous ne sortions pas. Du coup, nous n’étions pas directement concernées par les crimes racistes alors que pour les garçons, la chasse était ouverte. »

Sa mère ne voulait pas que Fatima parte faire la Marche. Elle avait peur. Mais elle ne s’est pas opposée quand Fatima a posé les valises dans le couloir.

« Quand je suis rentrée, mes parents étaient fiers de moi. J’avais représenté mon quartier ».

Même si son quartier d’alors, elle le décrit comme une « poubelle ».

Après la Marche, Fatima est revenue à sa vie d’avant. Elle a déménagé de Villeurbanne pour connaître d’autres quartiers populaires : les cités de Vaulx-en-Velin puis celles de Gerland, à Lyon.

Comme beaucoup de monde, elle note une réelle amélioration sur le front des crimes racistes. Mais elle pointe aussi une transformation du racisme en islamophobie. Mais elle dit ne pas le subir :

« Je suis musulmane mais je suis moderne. La relation que j’entretiens avec Dieu ne regarde que Dieu ».

Elle se dit effrayée par le nombre de femmes qu’elle voit voilées :

« Les femmes sortent plus mais elles doivent porter le hijab ou un jogging. Sinon, elles se font traiter de putes. »

Après la Marche, elle n’a pas rejoint d’association. « Je veux être dans le concret », dit-elle. Son « âme est féministe » :

« Mon combat, c’est tous les jours que je le mène. Quand je suis arrivée à Gerland. Je ne m’habillais pas comme je voulais à cause des regards des hommes. Après, je me suis dit que je m’habillerai comme je veux. Il ne faut pas se laisser imposer une manière de se vêtir ou qui on doit fréquenter. »

À 51 ans, aide à domicile chez les personnes âgées, divorcée, elle est fière d’avoir transmis ses valeurs à ses enfant qu’elle a élevés seule :

« Si j’écoute certaines femmes du quartier, je devrais marier ma fille avec un musulman. Le chéri de ma fille est un Français (comprendre « européen », ndlr). Par notre intermédiaire, on fait changer les mentalités ».

Malika Boumediene : « Le quart d’heure de gloire puis l’anonymat »

Malika-Boumediene-marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Malika a rencontré Dieu. Enfin, celui qu’on appelait comme ça dans les années 80 : François Mitterrand. Cette jeune Ardéchoise faisait alors partie de la délégation d’une dizaine de personnes qui a été reçue par le président de la République, après la manif parisienne.

A son retour à Annonay, dans le nord de l’Ardèche, un journaliste du Dauphiné Libéré l’attendait chez elle. Elle était devenue une star locale et la fierté de ses parents. Ces mêmes parents qui lui avaient interdits de rejoindre la Marche. « Mais je suis partie en cachette », raconte-t-elle :

« Ils avaient peur des réactions des gens que nous allions croiser. Il faut dire qu’il y avait tellement de crimes racistes que leur inquiétude était justifiée ».

Elle a finalement pris la Marche en route, le lendemain d’un débat à Valence.

« Je me sentais concernée car j’avais un frère ».

Elle se souvient particulièrement d’un fait divers qui l’avait fortement ébranlé. En juillet 1983, à la « Cité des 4000″, à la Courneuve, Taoufik Ouanès, neuf ans, qui jouait avec des pétards au pied de son immeuble, avait été abattu par un habitant de la cité. Après avoir été arrêté, le meurtrier avait été remis rapidement en liberté.

Aujourd’hui, elle vit toujours à Annonay. Elle est aide-soignante. Sa fille de 23 ans l’accompagne pour les commémorations de la Marche. C’est elle aujourd’hui qui tient les discours revendicatifs :

« On est toujours renvoyés à nos origines. Je suis la fille d’une fille d’immigré algérien. Mes enfants seront-ils qualifiés d’arrière petits enfants d’immigrés ? »

Marie-Laure Mahé : « Je ne voulais pas vivre en apartheid »

Marie-Laure-Mahe-Marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Marie-Laure, comme son prénom le laisse supposer, n’est pas d’origine maghrébine, contrairement à l’immense majorité des marcheurs et marcheuses.

« Ma participation à la Marche n’était pas que du soutien. Je me sentais tout autant agressée par cette partition qui régnait à l’époque. Je ne voulais pas vivre en apartheid ».

Élève éducatrice à l’époque de la Marche, Marie-Laure a été de toutes les grandes luttes anti-racistes de l’époque. Elle a participé à Convergence 84, une sorte de seconde Marche contre le racisme mais cette fois-ci en mobylette, en application du slogan : « la France, c’est comme une mobylette, pour avancer il faut du mélange ».

Elle a œuvré à la création de l’association Mémoire fertile, qui se voulait une « riposte à la récupération par le PS via la création de SOS Racisme » du mouvement anti-raciste né de la Marche de 1983.

Marie-Laure s’auto-qualifie volontiers de « gauchiste » mais jamais de féministe.

« C’est normal qu’on parle moins des marcheuses que des marcheurs. Les jeunes femmes étaient beaucoup moins concernées par les crimes racistes ».

Il y a trente ans, les marcheuses représentaient un quart de l’ensemble des marcheurs.

Hier éducatrice spécialisée, aujourd’hui psycho-pédagogue, elle vit à Marseille dans une zone pavillonnaire « calme » non loin des cités des quartiers nord de la ville. On la sent un brin désabusée :

« Il y a de nombreuses familles maghrébines qui habitent le quartier. Elles votent FN et mettent leurs enfants dans le privé parce que, disent-elles, il y a de la « racaille » dans les établissement publics ».

Source: Rue89Lyon

France Culture : « Marcher – encore – pour l’égalité »

France Culture – Sur les Docks – 22.05.2013 – 17:00

Libertés – Egalités (3/4) : « Marcher – encore – pour l’égalité »

Un documentaire de Yves Bourget et Jean-Philippe Navarre

« En 1983, les jeunes d’origine maghrébine, ils tombaient comme des mouches », dit Fatima (22 ans en 1983) à Djihane (18 ans aujourd’hui). Farid explique à Belkacem qu’ « à cette époque, en France, chaque semaine un jeune meurt sous une balle policière. Ces policiers ayant souvent été soldats en Algérie, c’est cette guerre qui semble se poursuivre entre eux et ceux qu’ils appellent facilement « petits fellagas ». Sans que cela se sache, sans qu’on en parle. »

Cette année-là, 20 ans après la Marche de Luther King sur Washington,  il y a à la télévision un feuilleton sur lui et la lutte des noirs américains pour les droits civiques. C’est aussi à cette époque que sort le film « Gandhi ». Christian Delorme « curé des Minguettes », emmène Toumi, Djamel et quelques autres voir le film. Après avoir contemplé le pouvoir de la non-violence, les jeunes disent à l’unisson : «  Un jour, les Arabes de France il faudra qu’ils fassent la même chose ! ».

Et puis dans le cadre d’un contrôle de routine, des policiers débarquent aux Minguettes avec des chiens. Sous les yeux de Toumi un jeune est attaqué. Toumi tente de protéger le jeune des mâchoires du molosse. Le policier tire sur Toumi, le blessant grièvement. Sept heures d’opération sont nécessaires .Quand il se réveille, à ses amis qui sont autour du lit, Toumi dit en esquissant un sourire: « La marche, on va la faire ».

Ainsi le 15 octobre 1983, se retrouvent Fatima, Toumi, Djamel, le père Delorme… dans un faubourg de Marseille pour traverser la France au nom de l’égalité. Le 3 décembre, c’est un défilé de cent mille personnes qui traverse Paris et que Libération surnomme « La Marche des Beurs ». Par la suite les exactions de la police contre les jeunes cesseront d’être impunies, puis cesseront.

En 2013, Mariem, Djihane, Kaïna, Belkacem, Azdine, Bilal, tous enfants des Minguettes, rencontrent les Marcheurs de 1983. Ils récoltent leur histoire, parlent avec eux d’égalité. Parce que les uns comme les autres, chacun à sa manière, dans sa réalité, continuent de marcher – encore – pour l’égalité.

Production : Yves Bourget

Réalisation : Jean-Philippe Navarre

Prise de son : Laurent Grout