« Marche pour l’Egalité, Marche des Beurs : si nous avions bonne mémoire », Ville & Banlieue, 17 octobre 2013

Décidément, l’été 1983 des banlieues lyonnaises a accouché de révoltes fécondes. C’est en effet dans ses tumultes que se sont formées, à quelques semaines d’intervalle, la résolution des maires de banlieue regroupés autour de Jacques Floch, député, maire de Rezé (44) de créer l’association des maires Ville & Banlieue, l’idée de la Marche pour l’Egalité et la prise de conscience des urbanistes de ce que serait un jour Banlieues 89.

Protestation hors norme contre des violences « ordinaires »

Les faits nous paraissent banals tant ils riment avec l’histoire de nos banlieues : Vénissieux, Vaulx-en-Velin, dans le Rhône, Clichy-sous-Bois et Villiers-le-Bel en Ile-de-France. Des affrontements qui dégénèrent entre les habitants des Minguettes et les forces de l’ordre sur fond de racisme et de tensions sociales : le président de SOS Avenir Minguettes aux urgences hospitalières. L’embrasement de la violence et l’emballement médiatique. Des événements devenus endémiques dans ce qu’on nomme déjà « les quartiers », auxquels une poignée de militants vont réagir de façon inédite : avec l’idée d’une grande marche nationale pour sortir de l’impasse locale, pour « provoquer une prise de conscience » dans l’opinion.

Un passé non révolu ?

Mais alors que les commémorations des 10 et 20 ans de l’événement n’avaient donné lieu qu’à de discrets rappels restés presque sans échos dans les cités, ses 30 ans suscitent un véritable bouillonnement mémoriel : le Gouvernement a lancé un appel à projets culturels pour l’occasion, qui soutiendra près de 70 manifestations, colloques, spectacles ou publications. Sur le terrain, le collectif ACLEFEU organise une « caravane de la mémoire » en 15 étapes pour une transmission positive de cette mobilisation politique et citoyenne.
Le 27 novembre prochain, sortira dans les salles de cinéma « La Marche » de Nabil Ben Yadir, avec Jamel Debbouze.
En décembre, une journée d’étude rassemblera à Nanterre, sociologues, politistes, historiens et anthropologues autour de la mémoire et de l’histoire de l’événement…

Sujets d’actualité 

Revenons cependant aux motifs de la Marche, au nombre de trois semble-t-il :
Protester d’abord contre les violences policières et la tolérance qui les couvre, contre les violences racistes en général.
Obtenir l’égalité des droits et des conditions devant le travail, le logement, l’école, l’égalité de traitement avec les habitants des centres villes.
Enfin, par la forme même de la protestation, interpeller et rallier une large frange de la société sur une cause dépassant la situation singulière des immigrés et des quartiers.
Or ces trois motifs gardent une bonne part de leur actualité.
Si, comme le relève Abdellali Hajjat, le racisme tue moins que dans les années 80, les relations de la police et des quartiers sont loin d’être normalisées.

Les rapports de l’ONZUS nous rappellent, tous les ans, le fossé non comblé des inégalités entre les quartiers et les agglomérations auxquelles ils appartiennent, un ministère chargé de « l’Egalité des territoires » s’étant même imposé en 2012 à la table du nouveau gouvernement. Quant aux difficultés des banlieues, les maires de Ville & Banlieue n’ont cessé de le répéter : elles concernent l’ensemble de notre société et l’image que nous nous en faisons, toute notre représentation politique et le contenu que nous voulons donner à la promesse de l’égalité.

Résultats urgents attendus dans les banlieues

De la Marche, tout est loin d’avoir été dit, compris, débattu, et les recherches en cours en attestent. Mais quelques enjeux pointent déjà aux urgences de notre agenda national.
Sur le front de l’identité. Si la Marche pour l’Egalité avait connu un succès impressionnant – trente marcheurs rencontrant à Paris une foule de 100 000 personnes, puis le président de la République qui leur accordera « la carte de séjour de 10 ans » – c’est sous l’appellation médiatique (révélatrice) de « Marche des Beurs ». Les jeunes issus de l’immigration apparus sur la scène politico-médiatique à la faveur de la Marche de 83 n’en sont plus jamais sortis… Sans doute la majorité d’entre eux n’aspir(ai)ent-ils qu’à un anonymat de bon aloi. Mais la société en a décidé autrement et comme le dit François Lamy : « En 30 ans, une classe moyenne issue de l’immigration a émergé, mais elle continue à se heurter à un plafond de verre. » La question ne peut rester indéfiniment ouverte sous peine d’alimenter le feu des mobilisations ethno-communautaristes.
Sur le front de l’égalité ensuite. Et sur ce front, la mobilisation plus efficace des solidarités, via la réforme engagée de la politique de la ville, est certainement indispensable. Elle ne suffira pas. Les 150000 jeunes sortis chaque année sans diplôme du système éducatif, les 40 ou 50 % de jeunes chômeurs dans les quartiers, sont en soi un scandale. Et tout notre modèle économique, social et politique doit être révisé pour y mettre fin, faute de quoi, les deux effets se combinant en une explosive alchimie, les tentations du pire se verraient libérées de tout espoir raisonnable.

François Lamy, « Dans les quartiers populaires, le pouvoir de mémoire », Libération, 27 juin 2013.

Par FRANÇOIS LAMY Ministre délégué à la Ville

Parmi les 27 décisions du Comité interministériel des villes du 19 février, le gouvernement a décidé de conduire un programme national sur la mémoire collective dans les quartiers populaires. Les initiatives locales visant à recueillir la mémoire des habitants ont jusqu’à présent été souvent menées dans le cadre des opérations de rénovation urbaine, et pour être très clair, lorsqu’on a détruit des immeubles. En guise de thérapie préparatoire à la reconstruction de ce qui constituait pour beaucoup le quartier de leur enfance, entretiens et expositions locales ont constitué des archives contemporaines.

Ce que je veux désormais, c’est que les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur, comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir.

A la peur et aux crispations identitaires, quelles que soient les idéologies qui les inspirent, la République oppose la reconnaissance des mémoires individuelles, la richesse des parcours de vie qui construisent et font évoluer la société française dans son ensemble.

Les habitants des quartiers populaires méritent que notre pays tout entier connaisse leurs histoires individuelles et collectives, et porte sur eux un regard différent, affranchi des représentations stéréotypées et négatives dont on les abreuve chaque jour. Les plus jeunes générations, qui ont grandi dans ces quartiers, ont besoin de s’approprier le passé pour construire leur chemin personnel, émancipé du poids de l’histoire, pour inventer leur avenir et participer avec confiance à celui de notre pays.

La République doit soutenir les acteurs de l’éducation, de la politique de la ville, les médiateurs culturels, les associations d’habitants, dans le recueil de cette mémoire vivante avec les habitants, pour donner aux enfants de France les moyens d’inscrire précisément leur famille, leur lieu de vie, leurs souvenirs, dans la chronologie nationale. Ainsi, nous remettrons en lumière ce qui fait notre histoire commune, notre «vivre ensemble».

Pour cela, un programme sur la mémoire des quartiers populaires vient d’être lancé par le ministère de la Ville, sous l’autorité indépendante d’un collectif de chercheurs, d’associations et d’urbanistes animé par l’historien Pascal Blanchard. Il aura pour mission de valoriser les initiatives déjà entreprises, de les mettre à la disposition du grand public, et de les compléter, notamment par une tournée nationale sur l’histoire locale dans les quartiers populaires.

Ce programme concernera tous les quartiers en rénovation urbaine, pour que demain les traces du passé soient partie intégrante de notre patrimoine commun. L’inscription de la mémoire comme outil d’élaboration des futurs «contrats de ville» et des prochains programmes de rénovation urbaine sera d’autre part contractualisée sous la forme du «1% mémoire», sur le modèle du «1% artistique».

L’histoire des deux conflits mondiaux, de la colonisation et de l’émancipation des peuples, l’histoire industrielle et des crises économiques du XXe siècle ainsi que l’histoire culturelle et artistique de notre pays seront placées en regard des mémoires locales et familiales dans les quartiers populaires.

Trente ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, une génération de militants pour la dignité des habitants va rappeler ses combats et faire le lien avec tous ceux qui depuis des années poursuivent sur le terrain, sous d’autres formes, la mobilisation pour l’égalité. Alors que le gouvernement s’est engagé dans une réforme de la politique de la ville et des politiques d’intégration, la mémoire a le pouvoir de remobiliser les consciences pour faire reculer les fractures urbaines et sociales.

Parce qu’elle s’oppose à l’invisibilité sociale et qu’elle raconte une histoire de la France contemporaine, la mémoire des habitants des quartiers populaires est un vrai levier contre les discriminations et pour l’égalité des territoires et des citoyens.

Source: Libération.