« La «marche des beurs» a 30 ans: «Enfin, on parlait de nous, enfin on était visibles» », La Voix du Nord, 16 novembre 2013

Elle avait 22 ans lors de la « marche des beurs » dont on célèbre le trentième anniversaire à Roubaix cette semaine. Dabia Oumedjbeur, enfant du quartier de l’Alma-Gare, en a 52 aujourd’hui. Elle se souvient de ce grand moment de liesse populaire et témoigne de sa lassitude de devoir encore se justifier d’être française. Preuve que trente ans après ce mouvement contre le racisme et pour l’égalité, la marche est encore longue.


Dabia Oumedjbeur tient une photo d’elle pendant la «
marche des beurs
» de 1983.

Elle s’en souvient encore de son discours. De ses phrases prononcées pour accueillir les marcheurs. Elle les entend encore ces mots empruntés à un journaliste du Monde. Les mots qu’elle prononce ce jour-là et qu’elle décline dans la langue française et sa langue maternelle. Dabia Oumedjbeur les récite comme si la « marche des beurs » de 1983 était hier : « Mon pays de toujours, c’est là-bas. Mon pays de tous les jours, c’est ici. Et ce sont les choses de la vie qui ont fait de moi une enfant de ce pays. »

Dabia Oumedjbeur est née en France au début des années 60. Quatrième d’une famille de sept enfants, c’est la première à naître ici. « Mes parents sont venus en France pendant la guerre d’Algérie. Ils n’étaient pas inscrits ici. Ils ont été chassés de leur village. Ils sont venus à cause de la guerre. » La famille débarque dans le quartier de l’Alma-Gare. Dabia y grandit. C’est là qu’elle décroche son premier job, en 1981 : secrétaire au sein de l’Atelier populaire d’urbanisme de l’Alma, en pleine révolution du quartier. « Je suis issue d’une famille traditionnelle. Ça a été difficile de faire admettre que je voulais travailler. Ça a été une première étape de mon émancipation. Mon père a accepté parce que c’était en face ! J’étais la première femme à travailler dans la famille. »

« Il ne fallait pas faire de vagues »

Dabia a 20 ans, bosse dans « un quartier pilote » de la démocratie participative et rencontre de fait beaucoup de gens : des sociologues, des journalistes, etc. « Ça n’était pas moi qui allais au monde. C’était le monde qui venait à moi. » Son boulot lui plaît. Mais elle n’est pas la même que dans le cocon familial. « La société dans laquelle j’évoluais me mettait en marge. » Et vingt ans dans le quartier ne la font pas se sentir une enfant de l’Alma. « On était une famille réservée. Mon père disait toujours qu’il ne fallait pas faire de vagues. Il le disait par rapport à son vécu, à la colonisation. Il y avait toujours ce rapport de dominant – dominé. »

« On parlait des problèmes de logements, d’éducation, mais pas de discrimination »

La « marche des beurs » est un tournant dans sa vie. « On m’en avait parlé. Et un jour, M. (Slimane) Tir m’a sollicité pour accueillir les marcheurs. » C’est là qu’elle prononce les mots cités précédemment. Là qu’elle trouve un mouvement qui correspond à ce qu’elle avait « au fond d’(elle)-même ». « À l’APU, on parlait des problèmes de logements, d’éducation, mais pas de discrimination. Elle était déjà là à l’époque. » Elle cite cette humiliation d’adolescente : « On était deux élèves d’origine immigrée dans la classe. Et la prof est venue nous voir, seulement nous deux, en nous disant qu’on aurait du mal à trouver un stage. On nous stigmatisait déjà. » Quelques années plus tard, la marche est bien tombée. « Enfin on parlait de nous. Enfin on était visibles. » Dabia se souvient parfaitement d’une des revendications : le droit de vote des étrangers aux élections locales. Elle se sent d’autant plus en phase avec cette revendication qu’à l’époque elle n’est pas encore française. Si elle n’avait pas choisi de le devenir quelques années plus tard, elle ne pourrait toujours pas voter. Malgré les promesses des politiques dont elle pointe au passage les échecs successifs. Conséquence : « Aujourd’hui, je ne me retrouve dans aucun parti politique », répète-t-elle.

« Il y a toujours des discriminations, des inégalités »

Trente ans donc. Trente ans que cette femme a marché fièrement pour l’égalité, contre le racisme à Roubaix. Trente ans qu’elle est montée à Paris dans un moment de liesse populaire qu’elle ne retrouvera qu’une fois plus tard, avec la France « black-blanc-beur » de 1998 et la communion née de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde. Trente ans et ce sentiment : « Ça a été un super moment. Mais le fait qu’on le commémore, ça montre que les choses n’ont pas été réglées, qu’il y a toujours des discriminations, des inégalités. Qu’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on en est encore là ? »

À 52 ans, Dabia Oumedjbeur ne veut pourtant plus avoir à se justifier. « J’ai choisi de m’inscrire ici. » Elle est française, avec son identité, ses origines, son histoire. Et vit pourtant dans une société qui la regarde parfois comme une étrangère. « Ça suffit. Je ne devrais pas avoir encore à me justifier d’être française. » Et fière de l’être.

Journée spéciale « 30 ans » de la marche pour l’égalité, ce dimanche 17 de 12 h à 18 h sur Pastel FM (99.4).

Source: La Voix du Nord

« 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme », Université populaire et citoyenne, Roubaix, 20 novembre 2013

En passant

30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme

le mercredi 20 novembre 2013 de 19h30 à 23h00
La Marche, avant-première
Le Duplexe 47, Grande rue – Roubaix
Avant-première du film de Nabil Ben Yadir, en présence du réalisateur et des comédiens Jamel Debbouze, M’Barek Belkouk et Lubna Azabal


le jeudi 21 novembre 2013 de 14h00 à 17h00
Caravane de la mémoire AC LE FEU
A déterminer Exposition, débat, projection, librairie… Les militants du collectif AC LE FEU viennent à la rencontre des jeunes Roubaisiens


le jeudi 21 novembre 2013 de 19h00 à 21h30
Conférence-débat 30 ans de la Marche
Ecole Nationale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (ENPJJ) 16, rue du Curoir – Roubaix
Conférence-débat avec Mogniss H. Abdallah et Mohamed Mechmache. Entrée libre


le vendredi 22 novembre 2013 de 09h00 à 12h00
30 ans après la Marche, où en est-on des discriminations dans la ville ?
Ecole Nationale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (ENPJJ) 16, rue du Curoir – Roubaix
Atelier-citoyen, sur inscription à contact@upc-roubaix.org ou 03 20 82 23 96

30 ans de la marche, du 17 au 22 novembre à Roubaix : une avant-première, une conférence-débat, un atelier citoyen, mais aussi une journée spéciale sur Pastel FM et la Caravane de la mémoire d’AC LE FEU.

1983 : La marche pour l’égalité dans le Nord Pas-de-Calais 2013 : Où en est-on de la lutte contre le racisme et les discriminations ? Quelles nouvelles formes de mobilisation pour changer les quartiers ?

1981, la Gauche a enfin pris le pouvoir… Pourtant, durant l’été 1983, les heurts entre jeunes des quartiers populaires et forces de l’ordre dans les banlieues lyonnaises défraient la chronique. En septembre, le FN allié au RPR remporte les municipales de Dreux. Le premier Ministre socialiste qualifie de « chiites » les mouvements de grève chez Talbot et Citroën entre 1982 et 1984. Sur la même période, comme depuis la fin de la guerre d’Algérie, crimes racistes et bavures policières se multiplient et restent souvent impunis.

A l’automne 1983, l’idée d’une marche pacifique, à l’image des démonstrations organisées par Martin Luther King et Gandhi, voit le jour dans le milieu associatif. Le 15 octobre, 32 marcheurs quittent Marseille. Ils seront 100 000 à Paris le 3 décembre.

Reçus à l’Elysée par François Mitterrand, les marcheurs obtiennent la carte de séjour de dix ans. Leurs autres revendications, comme le droit de vote pour les étrangers, seront ignorées. Elles le sont toujours.

Après une deuxième marche en 1984, les dissensions au sein des associations et le soutien du gouvernement à des organisations comme SOS Racisme mettront fin à ce grand mouvement de protestation citoyenne, jamais égalé depuis en France.

Une autre conséquence de la marche fut tout de même la naissance de la politique de la ville. Aujourd’hui, après trente ans de grands travaux et d’investissements dans le bâti, une redéfinition de ces politiques se dessine qui donnerait la priorité aux habitants. L’occasion de retrouver des formes de mobilisation citoyenne ?

Le projet : A travers une série de projections, de rencontres-débats, d’actions culturelles et de diffusions radiophoniques, nous souhaitons retracer l’histoire de la marche pour l’égalité et la mettre en perspective avec les enjeux contemporains. Un point particulier sera porté sur le passage de la marche dans la région, à Roubaix ou Libercourt par exemple : Qui étaient ces marcheurs ? Qui les a accueillis ? Trente ans plus tard, quel regard marcheurs et accompagnateurs portent-ils sur les discriminations ?

Téléchargez le programme complet :

PDF - 3.1 Mo

Source: UPC Roubaix

« Semaine pour l’Egalité et contre le racisme », Nord-Pas-de-Calais, 25 au 30 novembre 2013

En passant

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FUIQP Nord Pas-de-Calais

Semaine pour l’Egalité et contre le racisme25 au 30 novembre 2013 – reprenons la marche enclenchée en 1983

Evénements

Il y a 30 ans déjà, LA MARCHE POUR L’EGALITE ET CONTRE LE RACISME parcourait notre pays pour s’opposer au racisme et aux discriminations, dénoncer les crimes racistes et les politiques sécuritaires, et exiger l’égalité des droits pour tous les habitants de France.

Le petit nombre de marcheurs partis le 15 octobre de la banlieue lyonnaise dans l’anonymat l’isolement le plus complet se transforma progressivement en une marée humaine porteuse d’espoirs pour les habitants des quartiers populaires. Répondant à leurs appels, plus de 100 000 personnes convergèrent ainsi vers Paris le 3 décembre 1983 pour crier leurs exigences d’égalités. Dans notre région l’accueil des marcheurs fut l’occasion de soutiens massifs, de débats et d’initiatives multiples.

Trente ans après, force est de constater que l’espoir de ces dizaines de milliers de marcheurs de 1983 ne s’est jamais concrétisé. Les contrôles au faciès sont toujours d’actualité, les familles continuent d’être endeuillées par des crimes racistes, conséquences directes des politiques sécuritaires, exclusivement réservées aux quartiers populaires. Le racisme institué en système est devenu une « arme de destruction massive » des quartiers défavorisés en particulier, et de la France en général. Les résidents étrangers sont encore exclus du droit de vote, les conditions des sans-papiers (traités comme de la « chair à patron ») se sont détériorées gravement, et les actes islamophobes se banalisent et se multiplient, etc.

Du reniement à l’instrumentalisation, de la stigmatisation a la démagogie, les gouvernements socialistes ou de droite qui se sont succédés depuis 1983, construisent les « étrangers », leurs enfants « français » et plus largement tous les habitants des quartiers populaires, comme « une population dangereuse » à l’origine de tous les maux de la société. Ils ont tous contribué successivement à la construction d’un bouc émissaire, d’un « ennemi de l’intérieur » à surveiller et à contrôler. Commémorer la marche pour l’égalité et contre le racisme, c’est en tirer les leçons et poursuivre le combat. Reprenons la marche enclenchée en 1983, en participant à la Semaine pour l’Egalité et contre le racisme.

Le programme de la semaine disponible ICI.

L’affiche de la semaine disponible ICI.

L’affiche de la manifestation pour un féminisme anti-islamophobe du 28 novembre 2013 ICI et le tract d’appel ICI.

Source: Les figures de la domination