Lyon Bondy Live S03E06 : Spécial La Marche pour l’égalité et contre le racisme, 25 novembre 2013

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« Djida Tazdaït, la grande sœur qui n’a pas marché », Lyon Bondy Blog, 19 novembre 2013

Ses parents voulaient qu’elle devienne médecin. Elle est devenue députée européenne. Mais Djida Tazdaït est avant tout une militante associative et une dame au grand cœur. Même si elle n’a pas marché, cette lyonnaise d’adoption a été de tous les combats pour l’intégration. Comme un virus qu’on attrape, comme une vocation qui se révèle, son engagement prend racine dans une France post-coloniale dont une partie de la population n’accepte pas la différence.

Djida Tazdait

crédit : Sylvain Ortéga

Car, depuis 1945, le visage de la France a bien changé. Pour assurer sa reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, le pays a besoin de main-d’œuvre. L’ordonnance de 1945, relative à l’entrée et le séjour des étrangers en France accélère le processus d’immigration, particulièrement en provenance du Maghreb. Les flux migratoires s’intensifient avec la décolonisation, et notamment celle douloureuse de l’Algérie. La France est en guerre, mais le terme est tabou. Pour accueillir cette main-d’œuvre nécessaire à la croissance économique, l’État met en place des foyers de travailleurs migrants. La logique est simple : cette première génération d’immigrés n’a pas pour vocation de s’intégrer à la patrie. Pour elle comme pour la France, ces « foyers sont provisoires pour des travailleurs provisoires ». De fait, cette population n’ose pas revendiquer ses droits, se faisant discrète, rasant les murs pour continuer à travailler. Leurs enfants n’auront pas le même comportement. Ils se sentent français, avec ou sans la nationalité, et sont déterminés à prendre la parole pour l’affirmer haut et fort. Djida Tazdaït choisira la voie(x) associative.

Le combat associatif ou la lutte pour l’intégration

Djida arrive en France à l’âge de 6 ans à la suite des événements d’Algérie, résidant d’abord dans une cité transite à la limite de Lyon et Caluire. Elle n’a pas de carte d’identité française ( seulement une carte de résidence ) mais cela ne la bloque pas. Au contraire. Plus elle grandit et plus elle participe à la vie de la cité : « J’étais impliquée dans mon lycée, j’ai montée un ciné-club,  j’ai participé à des manifestations lycéennes. Bien que sans papiers, je n’avais aucun doute sur mon implication citoyenne et sur mon appartenance à la France ». C’est après que le doute s’invite. Ou plutôt, la réalité d’une France qui n’a pas soignée ses plaies historiques qui s’affirme. Dans un contexte de crise économique, les années 1970 sont marquées par la banalité du racisme et de la discrimination, principalement à l’encontre des populations d’origines arabes. L’expression de cette haine est quotidienne, morale, physique, parfois mortelle, sans réaction ferme de l’administration française. Les relations de cette population avec les forces de l’ordre sont tendues. Le harcèlement policier est omniprésent, intense, rappelant certaines pages sombres de la guerre d’Algérie : «  A cette époque, les contrôles pouvaient déboucher sur des « kidnappings ». Vous pouviez être « déporté » à l’orée de la banlieue pour être intimidé, tabassé voire torturé. ».  Au lycée, Djida sent ce fléau « pointer le bout de son nez ». Elle en nourrit sa conscience et, à l’instar de ces amies militantes héritières de l’immigration, elle fait office de pionnière.

L’incompréhension accompagne la méfiance et la peur. En effet, l’enseignement secondaire est parfois le théâtre de scènes d’expulsions. « On voit des jeunes gens, comme nous, se faire expulser » témoigne Djida. C’est la prise de conscience de ce qui sera appelé plus tard la « double peine ». Celle-ci touche des jeunes étrangers : bien qu’ayant grandit en France, ces personnes sont passibles d’exclusion du pays en cas d’acte délictuel. Ils sont susceptibles de se retrouver dans un pays « étranger » qui ne les a pas vu grandir. Cette situation met au grand jour la complexité de la structure familiale : « au sein des fratries, il y a plusieurs statuts administratifs. Certains frères sont nés en France et donc automatiquement Français tandis que d’autres sont non-français car nés en Algérie. »

zaâma

Ce contexte global alimente l’engagement associatif de notre témoin. Elle s’interroge sur le droit de vivre en famille, émet le souhait d’une justice équitable. En 1979-80, avec d’autres jeunes, Djida lance un collectif informel, libéré des contraintes organisationnelles du militantisme classique. La structure regroupe un large éventail social et pas seulement des jeunes issus de l’immigration. Zaâma d’Banlieue se base alors sur la conception d’une lutte universelle, égalitaire et fraternelle : « Lorsqu’on dénonce les dérives de la Justice, les discriminations dans les institutions, c’est pour tous les Français. » Un credo initial qui va progressivement se dilater au profit d’un combat plus axé sur les jeunes issus de l’immigration.

L’association menée principalement par des femmes, les « Zâmettes » a pour objectif de faire bouger les lignes, avec bruit et intelligence : «  Quand on ne nous entend pas, il est nécessaire de prendre le haut parleur et de crier ». Les mobilisations s’accompagnent d’un travail législatif précis et rigoureux : « Lorsque tu es certain de tes droits, tu peux les exiger sans concessions ». C’est un préalable nécessaire pour sensibiliser les avocats à leurs causes: revendications vis-à-vis de la police et de la Justice, contrôles d’identité abusifs et violences policières, solidarité avec les étudiants étrangers…

Début des années 1980 : tensions sociales et banalisation du crime racisme

A travers ce combat associatif, Djida et les siens rencontrent d’autres acteurs, notamment ceux de la Cimade (Christian Delorme et Jean Costil) fortement impliqués à Vénissieux : « C’était les deux têtes blanches qui dépassaient des manifs arabes et noires, ils étaient toujours là ! (rires) » ; mais aussi des jeunes du quartier avec qui elle noue des vrais liens d’amitiés même si les relations n’ont pas toujours été simples : alors que certains jeunes soutenus par la Cimade entament une grève de la faim en 1981 pour lutter contre les expulsions, Zaâma d’Banlieue s’opposera à cette idée critiquant « une forme de naïveté » (Journal « Zaâma d’Banlieue, n°1, mai 1983, Ndrl ). En dépit de certains désaccords, « c’est la bande » nous confiera t-elle 30 ans après. Une amitié qui se renforce au fil des épreuves.
Car, le début des années 1980 est mouvementé. Les quartiers populaires de l’agglomération lyonnaise s’agitent face à la tension policière, sociale, économique et politique (Le FN vient de percer aux municipales de Dreux). Et notamment aux Minguettes. Le 23 mars 1983, une bataille rangée entre policiers et habitants du quartier Monmousseau éclate. Une situation qui « dépasse l’entendement. Même les mères de famille tentent de protéger leurs enfants ». Dans cette conjoncture extrêmement tendue, une dizaine de jeunes prennent le contre-pied de la violence et entament une grève de la faim dans la tour 10 du quartier.

Lieu de l’assassinat à caractère raciste du jeune Toufik. © Agence IM’média

C’est « un acte de survie » pour alerter les pouvoirs publics sur la gravité de la situation. Cette initiative engendre la création de l’association SOS avenir Minguettes présidée par Toumi Djaïdja, futur initiateur de la Marche. Pour donner de l’écho à l’action des copains, tous les moyens sont bons. Ainsi, Djida et Zâama d’Banlieue n’hésitent pas à interpeller les médias en occupant directement les locaux de la rédaction de France 3 Rhône. Sur le terrain, en dépit de cette action pacifique, rien ne change.

L’« été meurtrier » frappe. A la Courneuve ( Seine-Saint-Denis ), Toufik Ouanès, un petit enfant de 9 ans est abattu par un ouvrier, le 9 juillet 1983 ; Toumi Djaïdja est blessé par balle par un policier, qui le laisse quasi-mort sur le bitume. L’immobilisme ne fonctionnant pas, les jeunes des Minguettes décident alors de marcher.

Loin de la Marche, près du coeur

Cette fois aussi, le collectif refuse de s’associer à cette action pacifique. Les divergences existent au sein de la structure : certains avancent la peur d’une récupération politique de l’événement, d’autres arguent « de la manipulation des militants chrétiens». Aujourd’hui, l’ancienne députée européenne tente d’expliquer le comportement des militants de Zaâma : « Nous avions parfois l’impression de ne pas pouvoir faire les choses indépendamment d’un « blanc saint ». A l’époque, notre comportement pouvait être ingrat pour ceux qui voulait nous aider ». Les raisons personnelles émises par Djida, trente ans après, complètent ce tableau. D’une part, elle doute de l’organisation : « Je pensais qu’on ne maîtrisait pas assez les institutions publiques et les réseaux politiques pour une telle initiative ». Elle s’inquiète aussi pour la sécurité : « Je connaissais le contexte sociale et politique en France. J’avais peur que, sur la route, un autre de mes potes prenne une balle ou soit victime d’une agression ». En somme, Djida éprouve un réflexe de grande sœur, elle, l’aînée de sa fratrie. Mais, face à la détermination de Toumi, Jamel et des autres futurs marcheurs, Djida ne peut qu’accepter leur décision.

Affiche de la grève de la faim de 1986. © agence IM’médias

Elle sera là, sans rancune et avec une immense fierté pour ses amis, lors de l’arrivée de la Marche à Paris, le 3 décembre 1983. Perchée sur un arrêt de bus, la « Zaamette » tente d’immortaliser le moment en prenant « (s)es potes en photos ». Avec le recul, Djida réalise l’impacte de ce périple piétonnier : « Avec leur détermination, ils ont forcé le respect de la France et des Français, et donc le mien. J’étais vraiment fière d’eux. En étant reçu par le Président de la République, ils étaient considérés comme des citoyens actifs, à la gloire de la France et de son égalité républicaine. C’était nos héros nationaux qui ne le sont jamais devenus ». Bien que la situation des citoyens d’origine maghrébine ne soit pas encore égalitaire, Djida veut voir « La Marche » comme une action qui a eu des répercussions positives sur la société française : « La carte de séjour à 10 ans, c’est un pilier essentiel de l’intégration » pour laquelle elle entamera une grève de la faim en 1986 lorsque  Charles Pasqua menacera de supprimer son automaticité. Sur le plan judiciaire, la condamnation des crimes racistes est enfin effective, supprimant de fait une justice à deux vitesses : « Après l’affaire Bouafia, la justice équitable est passée, elle ne reviendra plus en arrière ». Enfin, Djida met en avant le fait que « la Marche a mit un coup de projecteur sur cette jeunesse qui a grandit à l’ombre des tours mais qui fait désormais parti intégrante de la société française. »

Le combat pour l’égalité continue, et dans les tumultes de celui-ci, certaines phrases ouïes au coin d’une porte donnent la force de poursuivre. C’est le cas de Djida Tazdaït qui a entendu un jour son fils dire : « Je ne douterai jamais de moi et de mes droits. Si un jour une personne dit que je ne suis pas un vrai français, je l’ignore, car j’ai la certitude que je suis là où je dois être et là où j’ai envie d’être ».

Source: ici

« Entretien avec Kaïssa Titous », site Les Indigènes de la République, 21 octobre 2013

Kaïssa Titous a été militante du Collectif Jeunes qui a organisé l’arrivée à Paris le 3 décembre 83 de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Elle a été présidente de Radio Beur et membre du Bureau national de SOS racisme, avant de quitter cette association avec fracas. Elle a également été directrice de campagne du candidat Juquin lors des présidentielles de 1988. Elle a continué par la suite à participer à un certain nombre d’initiatives sur l’immigration et, ces dernières années, elle s’est investie sur les questions de chômage, de précarité ou de logement dans sa ville.

L’Indigène de la république : Que peux-tu nous dire des luttes des femmes issues de l’immigration depuis les années 80 ?

Kaïssa Titous :

L’investissement des femmes ne commence pas dans les années 80. Leurs combats datent du début de leur présence en France et pour certaines pendant la guerre d’Algérie. Les Algériennes appelées à manifester par la fédération de France du FLN en 1961 ont défilé avec leurs jeunes enfants. Certaines ont été arrêtées et mise en rétention au Fort de Vincennes. Ma mère et ma très jeune sœur ont été arrêtées comme beaucoup d’autres. Dans les cités de transit et les bidonvilles, les femmes ont pris en mains leur destin face à l’horreur de leur situation matérielle : pas d’eau, pas de toilettes, terrains boueux et relégation. Améliorer l’ordinaire, survivre, nourrir les enfants et les envoyer à l’école nécessitaient des forces intérieures exceptionnelles pour ne pas se laisser sombrer et baisser les bras. Elles ont rencontré des femmes françaises généreuses, syndicalistes, militantes politiques, catholiques ou protestantes, associations caritatives, qui les ont accompagnées et souvent aidées- il fut une époque ou le mot solidarité voulait dire quelque chose. Elles ont fait preuve de ténacité et de détermination pour scolariser leurs fils et filles.

L’univers des hommes seuls se résumait au travail et à la maison. Les femmes ont été confrontées à la réalité sociale française sans en avoir le mode d’emploi. Elles devaient fréquenter les PMI pour faire vacciner leurs enfants, faire les courses quand les hommes acceptaient de leur laisser de l’argent, accompagner les gamins à l’école et malheureusement parfois subir les violences conjugales. Je me souviens de ma mère qui se sentait si seule les premières années en France : elle pleurait tous les jours. Profondément dépressive, elle attendait mon retour de l’école pour parler. Ces femmes venant souvent des campagnes découvrent qu’elles ne savent ni lire ni écrire. Elles participent aux associations de parents d’élèves. Elles s’aperçoivent vite que le salaire du mari ne suffit pas et se mettent à faire les ménages.

Entre 60 et 80, on observe qu’un tas de femmes s’émancipent, sortent de chez elles, partent des cités de transit, désirent accéder à la propriété. Ce sont les femmes qui ont enraciné les familles en France. C’est le début du travail des femmes immigrées qui va devenir indispensable. Leurs enfants grandissent : elles sont alors confrontées à des problématiques nouvelles, des filles qui veulent sortir, parfois fuguent, fument, parlent de liberté, refusent de se marier. Des fils en échec scolaire zonent et commettent des délits, se shootent. Les femmes font face à ces situations tragiques qui finissent par la mort ou l’emprisonnement. Dans le même temps, les mines ferment, la sidérurgie française disparaît, l’automatisation laisse sur le carreau des milliers d’ouvriers qui se retrouvent soit au chômage soit en retraite anticipée. De nombreuses familles ont été touchées par le sida, la prison, l’hôpital psychiatrique sans oublier la violence des rapports des jeunes avec la police. Leurs gamins, souvent victimes d’un acharnement policier – contrôle au faciès systématique, arrestation et mise en garde abusives, violences physiques, crimes racistes. Les premières sorties des femmes des cités concernaient les violences entre jeunes et policiers, la chasse aux dealers dans les cités. Elles veulent que les dealers quittent leur quartier et arrêtent de distribuer la mort à leurs enfants. Au début des années 80, il fallait se battre pour faire reconnaitre un crime raciste ou sécuritaire. On parlait de bavure ou d’accident. Certains ouvriers marocains avaient été tués à coup de pioche en Corse.

Il faut relire le journal Sans frontières pour mesurer l’horreur de ces évènements. Peu de journalistes s’y intéressaient. Il faut saluer le travail de Mogniss Abdallah et de son frère Samir. Dans toutes les initiatives, il y avait toujours un forum police justice et souvent les débats commençaient par une minute de silence pour tous ces jeunes tués. Preuve que c’était une question cruciale pour les jeunes comme aujourd’hui. C’était cette période où un gamin pouvait se faire buter dans une grande surface par un vigile comme à Livry-Gargan et l’assassin ne prenait que 4 mois de prison. Habib Grimzi a été défenestré par des légionnaires racistes dans le train Bordeaux-Vintimille.

Souvent les familles venaient nous voir au relais Ménilmontant où était hébergé le Collectif Jeunes et nous organisions avec eux la défense des victimes ou des manifs ou rassemblements quand il y avait un crime raciste ou un évènement exceptionnel dans un quartier. Nous avons été les premiers à faire la jonction avec les ouvriers de Talbot Poissy en grève et avons organisé une manifestation à Paris. Lors de la Marche pour l’égalité de 83, les manifestants arboraient des badges « Rengainez, on arrive, la chasse est fermée ». Aux premiers rangs, des mères de familles, des femmes, des sœurs des jeunes qui avaient été tués portaient les portraits de ces jeunes. L’une des premières associations fut celle des « Mères de victimes de crimes racistes » en 83,1es fameuses « Folles de la place Vendôme ». Impliquées dans la dénonciation de crimes racistes et sécuritaires : elles voulaient que justice et dignité soit rendues à leurs garçons décédés.

La comparaison entre un meurtrier d’Arabe qui prenait du sursis et un voleur d’autoradio qui prenait de la prison ferme nous dégoûtait. Ces femmes s’impliquent à travers des émissions de radio comme « Parloirs 107 » à Radio Beur pour envoyer un message à tous ceux qui étaient en prison. Toutes ces initiatives, tous ces militants vont déboucher sur la bataille contre la double peine et la création du MIB.

Les premières émeutes ne datent pas de 2005 : en 1982, dans la région lyonnaise, les affrontements avec les forces de l’ordre sont nombreux et il y a de plus en plus de Maghrébins en taule.

C’est pourquoi les mères et les sœurs vont prendre cette question à bras le corps. Une très longue et pénible lutte contre les excès de la police, la justice et la double peine va commencer.

Certains pères ont honte de voir leurs gamins devenir des délinquants et les rejettent.

Ce sont les mères, les femmes, les sœurs qui les soutiennent et mènent la bagarre avec des militants de quartier.

Parallèlement à cela, toute une série de femmes créent leurs propres structures et commencent à envisager leur propre outil d’intégration économique. Elles créent leurs propres entreprises. L’époque des centres sociaux et culturels, des animateurs/éducateurs prend le relais. Des associations de femmes organisent des cours, des activités culturelles ou créent des restaurants associatifs, etc., bref des associations qui permettent à des femmes de devenir autonomes financièrement et de prendre leurs affaires en main –  association des femmes des Franc-Moisins, Africa, etc. Elles ont permis de regrouper des femmes, de les alphabétiser, de créer une conscience collective et tenté de transformer leurs conditions et statut de femmes.

Des associations bien implantées et reconnues dans le quartier (l’ANGI à Aubervilliers dirigée par Saliha Amara, l’EMAF dirigée par Alima Boumedienne, les Nanas Beurs dirigée par Souad Bennani ou les Zaama de banlieue à Lyon dirigée par Djida Tazdait, Radio Gazelle à Marseille, l’Association des Femmes Maghrébines à Toulouse, la Nahda de Nanterre, .l’Association des femmes des Francs­Moisins avec Adjera Lakehal et AFRICA avec Mimouna Hajam…) évoquaient aussi les questions de police, de justice, de discriminations et d’égalités des droits. Elles avaient intégré qu’il fallait s’organiser et faire émerger les problèmes sur la place publique et elles participaient aux initiatives nationales. Les Nanas Beurs étaient les plus en pointe à mon avis sur la question des femmes. Elles s’occupaient d’aider les jeunes filles en fugue ou sans papier. Elles se battaient contre le statut personnel des femmes, pour l’autonomie du statut du séjour des femmes par rapport aux maris. Elles ont été traversées par les questions liées à l’avortement, la contraception, au travail et à la précarité. Souad Bennani des Nanas Beurs a toujours revendiqué des convictions féministes et a eu des responsabilités dans le cadre des mouvements féministes français.

Dès 85, des femmes musulmanes se revendiquent en tant que telle à travers l’Association des Femmes sous Lois Musulmanes à Montpellier. Moi je ne me suis jamais revendiquée comme féministe. J’ai découvert ça assez tard et je le regrette.

Le groupe Djurdjura, la troupe de théâtre la Kahina (dès 1977) ont été des références culturelles essentielles. Certaines femmes ont acquis une grande expérience dans les partis politiques : au PC, au PS, à la LCR, des syndicalistes également. Aujourd’hui dans les principaux syndicats, fédérations et même confédérations, on trouve des femmes d’origine immigrées : luttes des femmes de ménage, chez les sous traitants de l’automobile, dans la restauration collective, etc…

Et enfin, il y a le courant dont je me revendique qui est le courant des femmes qui à partir de 81.82-83 posent la question d’un mouvement politique qui dénonce les contradictions de la société française dont nous sommes les sous-citoyens. Une organisation qui prend en compte nos propres revendications. J’aime beaucoup la phrase de Farida Belghoul : « On nous fait

vivre dans des caves et personne ne veut entendre la beauté de nos chant et regarder nos âmes ». Les caves sont peuplées et les pièces sont beaucoup plus nombreuses. C’est Farida Belghoul qui est à l’initiative de Convergence 84 et qui l’a menée jusqu’au bout. Il faut savoir que le collectif de la marche de 83 était dirigé par des femmes: Saliha Amara, Rachida Azzoug. Farida Belghoul, .Alima Boumedienne. A Lyon, pendant cette période, c’est Om Hani. Djida Tazdaït – dans toutes les banlieues des grandes villes, il y avait et il y a toujours des associations de femmes. Idem à Lille. Roubaix, Nancy, Grenoble, Marseille, Toulouse. Aux assises de Lyon en 84, ce sont surtout des femmes qui sont intervenues. Les femmes étaient les dirigeantes. En 1984.1e débat sur mouvement autonome ou mouvement généraliste a été alimenté essentiellement par les femmes des différents collectifs.

IDR : Dans ton récit, il est beaucoup question des luttes sociales que mènent les femmes mais très peu de féminisme…

KT : Très peu de femmes se déclaraient féministes. Peu avaient eu accès à la littérature féministe. Souvent le féminisme était associé à la bourgeoisie. Où pouvait-on rencontrer des féministes ? Quand nous rencontrions ces militantes, ce n’était pas sur les questions de femmes que se nouaient les relations. Pour moi, c’est le grand échec du féminisme qui n’a pas su relayer les préoccupations des couches populaires et à l’époque pour être féministe il fallait avoir du temps et de la culture. Qui avait lu les féministes historiques, qui connaissaient leurs luttes? Qui pouvaient nous les transmettre – certainement pas école ! Nous, on n’a jamais vu les féministes en tant que telles débarquer en banlieue et être aux côtés des femmes immigrées contre les ghettos, la double peine, la drogue et la misère. Trop longtemps, certaines ont eu une attitude compassionnelle à l’égard des femmes immigrées. Nous représentions pour elles l’image des femmes soumises. Cela n’enlève rien la pertinence du combat féministe français ni à la valeur de leurs luttes pour la réappropriation des corps des femmes et de leurs droits dans la vie familiale, au travail, à l’égalité des sexes en matière de droits sociaux et politiques. Ce n’était pas notre combat prioritaire, nos urgences étaient ailleurs. Pour comprendre le féminisme, il fallait avoir conscience du patriarcat. Nos pères, nos maris, nos frères n’étaient pas parfaits, mais ils étalent tellement attaqués de toutes parts… On les a beaucoup chargés : violents avec les femmes, polygames, délinquants, violeurs, voleurs. voileurs, machos et maintenant terroristes.

Mais, contrairement à ce qui est dit, beaucoup d’écrits, de témoignages, beaucoup d’actions et d’engagement de femmes immigrées étaient souvent la réponse à cette violence familiale même si elles n’étaient pas revendiquées en tant que telles – l’acharnement des filles à réussir à l’école ne peut échapper cette lecture du besoin d’égalité entre les hommes et les femmes. Les formes du féminisme occidental ne sont pas des modèles incontournables et les mieux adaptées à certaines situations.

L’urgence sociale nous imposait l’économie des concepts de papier. Et puis, il faut dire la vérité : dans nos mouvements, les mecs ne nous causaient pas trop de problèmes. Nous n’avons jamais été empêchées de prendre la parole (je ne parle pas de la sphère privée). Ils étaient même plutôt fiers et en plus, on était mises en valeur par les médias.

Cet article est un extrait du l’interview que Kaïssa Titous a accordé au journal l’Indigène de février 2007

Source: Les indigènes de la République