Dossier « Le sens de la Marche », Expressions, Vénissieux, 23 octobre 2013

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Extrait: « Farid L’Haoua : l’œil de la Marche »

Moins connu que Toumi Djaïdja ou Djamel Atallah, Farid L’Haoua a pourtant joué un rôle majeur dans la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Il en a été à la fois le coordinateur, le porte-parole et accessoirement le photographe. Ses clichés de l’intérieur sont exposés à la médiathèque Lucie-Aubrac jusqu’au 7 décembre.

Quand on demande à Farid L’Haoua quelles images de la Marche lui reviennent spontanément en mémoire, sa réponse est contrastée : il y a d’abord la lumière des étapes à Strasbourg et à Nancy, des “arrivées en fanfare avec marche aux flambeaux, dans une ambiance extraordinaire”. Et puis l’ombre de l’assassinat d’Habib Grimzi, défenestré le 14 novembre 1983 dans le train Bordeaux-Vintimille par trois candidats à l’engagement dans la Légion étrangère. “On a déposé une gerbe de fleurs sur les rails, c’était un moment très fort.”
D’un côté la générosité, la chaleur et l’empathie ; de l’autre le racisme et la violence qui tuent. “Cela illustre vraiment la situation de l’époque.”
Attablé dans un café des Terreaux, non loin de la ludothèque “Croc aux Jeux” dont il est le directeur, Farid L’Haoua se retourne avec une émotion tangible sur cet événement fondateur que fut la Marche. Une marche dans laquelle il est entré tout naturellement, à Vienne, sa ville d’origine. “J’avais 25 ans et je militais depuis quelques années déjà à l’Asti, l’association de solidarité avec les travailleurs immigrés. M’investir dans cette aventure était une évidence. Avec des potes on est allé voir les associations, les syndicats et la mairie de Vienne pour accueillir les marcheurs qui arrivaient de Valence. Puis je les ai accompagnés jusqu’à Lyon — où le rassemblement était d’ailleurs assez décevant par rapport à la capacité de mobilisation —, Grenoble et Chambéry. Là, j’avais l’intention d’arrêter, mais on m’a demandé de rester. Finalement, vu que j’étais un militant aguerri, un peu plus vieux que Toumi, Djamel et les autres, je suis devenu coordinateur et porte-parole.”
Un poste clé qui amène Farid à faire de nombreux allers-retours entre les futures étapes et la Marche. “J’étais chargé de préparer le terrain, de faire en sorte que l’accueil se passe dans les meilleures conditions. Dans l’autre sens, je faisais redescendre vers les marcheurs les interrogations des collectifs qui nous attendaient. C’était un gros boulot. L’étape finale à Paris a été la plus difficile à mettre en place. Il a fallu que je négocie avec les autorités, les partis politiques, les syndicats, les bénévoles. Il fallait aussi organiser le système de transport en bus depuis la province pour la grande manifestation du 3 décembre. J’avais beau être rodé au militantisme, là j’évoluais dans une autre dimension. C’était extrêmement formateur.”
Tous les marcheurs ont vécu ces quelques semaines sur la route entre Marseille et Paris comme une expérience initiatique. “Le soir nous étions accueillis, puis il y avait une déambulation dans la ville étape, et enfin une rencontre-débat. On faisait passer notre message mais nous étions aussi le réceptacle de toutes les doléances. Très hétéroclite au départ, le groupe a trouvé progressivement son homogénéité. On s’est construit mutuellement. On a vu que les espérances de la population pouvaient se retrouver dans nos propres revendications, que les problèmes étaient partagés.”
Les marcheurs découvrent aussi une autre France, celle des campagnes, des villes moyennes. “Toumi Djaïdja et Djamel Atallah disent souvent qu’ils ont appris la géographie française, mais c’est vrai !” Ces scènes de marche le long des routes, protégés de l’hiver par un keffieh palestinien, avec en toile de fond des champs et le clocher d’un village, Farid les saisit avec son petit appareil Yashika qui ne le quitte jamais. Il se fait le témoin privilégié de la Marche. Pressent-il qu’un pan de l’histoire est en train de s’écrire sous ses yeux ? “Je n’irais pas jusque-là mais c’est vrai qu’à partir de Chambéry, quand le mouvement a pris de l’amplitude, j’ai eu le sentiment qu’on était en train de vivre quelque chose d’important.”
De ce “Mai 68 des enfants d’immigrés post-coloniaux”, comme l’a défini le chercheur en sciences politiques Abdellali Hajjat, que reste-t-il aujourd’hui ? Farid L’Haoua hésite sur cette question difficile du bilan. “Je pense que trop de gens ont été laissés sur le carreau, lance-t-il après quelques secondes de réflexion. Même si on peut se féliciter que les crimes racistes aient quasiment disparu, que des enfants de la deuxième ou de la troisième génération connaissent de véritables réussites sociales, il me semble que le bilan est bien maigre. Nous réclamions l’égalité : il suffit de consulter les chiffres en matière de chômage dans les quartiers populaires pour voir qu’on en est loin, très loin. On peut parler de rendez-vous manqué avec l’histoire car je crois que dans l’élan de la Marche, nous aurions pu créer les conditions de l’égalité et de l’émergence d’une communauté nationale qui englobe toutes ses composantes. La faute en revient au moins en partie au renoncement d’un certain nombre d’hommes de gauche, je pense en particulier à François Mitterrand qui n’a pas tenu sa promesse d’octroyer le droit de vote aux étrangers. À l’époque cette mesure aurait fait sens, elle aurait constitué une vraie fenêtre pour la reconnaissance et la réintégration dans la communauté nationale.”
Ce terme de “communauté nationale” revient souvent dans les propos de Farid L’Haoua. “C’est parce que je n’en reconnais aucune autre. J’ai été choqué quand, au moment de la Guerre du Golfe, j’ai entendu pour la première fois le terme de communauté musulmane. Dans un pays qui repose sur la laïcité, c’est quand même parlant. D’un seul coup nous n’étions plus Français, nous étions membres de la communauté musulmane. Et depuis cela ne s’est pas arrangé. Cette lepénisation des esprits, cette pensée qui considère que l’appartenance supposée à l’islam rend impossible le sentiment d’appartenance à la France, a entraîné dans un effet miroir le retrait des enfants de l’immigration de la communauté nationale. C’est gravissime de constater que des enfants de la 3e génération n’arrivent plus à se revendiquer Français. Quand la société te renvoie le racisme à tous les étages et une vision caricaturale de ton héritage culturel, c’est dur de se sentir membre à part entière de la communauté nationale.”

Exposition

“La Marche – Inside”

Passionné de photographie dès l’adolescence, Farid L’Haoua était muni de son inséparable Yashika quand il a rejoint la Marche pour l’égalité et contre le racisme à la hauteur de Vienne, sa ville d’origine. Jusqu’à l’apothéose du 3 décembre 1983, à Paris, il prendra quelque 300 clichés. Un regard privilégié, de l’intérieur, sur une aventure collective extraordinaire. Une partie de ces photos est exposée à la médiathèque Lucie-Aubrac jusqu’au 7 décembre. Une inauguration est prévue ce vendredi 25 octobre, en présence de l’auteur.
Le travail photographique de Farid L’Haoua devrait également faire l’objet d’un livre “La Marche – Inside” à paraître en décembre.

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Projection-débat, Médiathèque Lucie-Aubrac, Vénissieux, 25 octobre 2013

En passant

Médiathèque Lucie-Aubrac
2/4, avenue Marcel Houël, Vénissieux
Soirée projection débat
Vendredi 25 octobre de 20h à 23h
Lors de cette soirée, vous pourrez entendre un extrait du documentaire sonore Marcher encore pour l’égalité d’Yves Bourget puis assister à la projection d’une partie du documentaire réalisé par Pascal De Maria de l’association le hareng rouge, suivi d’un échange avec Guy Fischer, Pascal De Maria, Christian Delorme, Toumi Djaïdja, Abdellali Hajjat et Yves Bourget.
Plus d’informations ici.

Nouveau site officiel de Toumi Djaïdja

Cliquer ici. Mise en ligne en août 2013.

Extrait de la rubrique « Biographie »:

Toumi Djaidja est né le 25 octobre 1962 dans le Sud-est algérien.
Son père est emprisonné alors que sa mère est enceinte de lui, Toumi ne le verra pour la première fois qu’à l’âge de 5 ans. Cet évènement constitue certainement la première injustice qui sera déterminante et tracera le chemin de Toumi dans sa quête de justice et d’égalité pour tous.
Ils quittent leur pays natal le 6 octobre 1967 et arrivent en France rapatriés par la Croix-Rouge, dans la précipitation son frère jumeau reste au pays. Ils sont « parqués » dans le camp de « Saint-Maurice-l’Ardoise » situé dans le Gard,ironie du sort, celui-là même qui a servi à l’occupant allemand pendant la seconde guerre mondiale pour emprisonner la résistance française. Ils y séjournent pendant quelques mois.
Au début de l’année 1968, ils s’installent à Ruoms où son pére travaille comme ouvrier forestier. La famille est enfin réunie,ce sont les retrouvailles avec son jumeau. Ils y restent jusqu’à la fin de l’année 1969.
Début de l’année 1970, Ils vivent dans une pièce vétuste du Foyer Notre-Dame des Sans-Abri à Lyon. Ils s’y sentent bien dira-t-il.
Le 7 février 1971,ils emménagent dans un appartement de la ZUP des Minguettes. L’appartement dont le confort pourrait paraître banal aujourd’hui est pour eux luxueux: il est équipé d’une salle de bain et WC.
Ils ont erré depuis le 6 octobre 1967 et  posent enfin leurs valises.
En 1973, la situation économique  en France connaît le 1er choc pétrolier. Dans les grands ensembles urbains,les habitants cumulent les « handicaps »:  la barrière de la langue, la barrière de l’instruction; aussi les effets de la crise y retentissent plus profondément et creusent les inégalités. Cela conduit au climat de tension du début des années 80.
Les cités de France sont  le théâtre de violences notamment dans l’est lyonnais et plus particulièrement à Vénissieux dans le quartier des Minguettes. « Vénissieux, la belle, la rebelle »,celle des luttes ouvrières de 1936,de la résistance,du FTP-MOI figure de l’extraordinaire fraternité entre français et immigrés.Les émeutes urbaines se font quotidiennes et exponnentielles. Cette violence est la réponse qu’apportent les jeunes face à la discrimination.
Le 21 Mars 1983, des émeutes d’une rare violence éclatent.Des affrontements entre plus de 400 jeunes et les forces de l’ordre s’y déroulent toute cette journée. Vénissieux devient la scène grandeur nature d’une « guerilla urbaine ». A la suite de cet évènement majeur des  jeunes dont Toumi Djaidja que l’on surnommera le « meneur des Minguettes » campent pacifiquement devant la mairie, emblème de la République. Leur « sit-in » fait reculer les forces de l’ordre,anéantissant toute volonté de faire usage de la force. Il prend alors conscience de l’arme redoutable qu’est la non-violence et entame une grève de la faim. Sans le savoir il est au cœur d’un processus initiatique (dans le combat non-violent) dont « la marche pour l’égalité » est l’aboutissement et qui fera de lui le personnage-clé de cette jeunesse qui se soulève.
Cette année 1983 est décisive. Le nombre de jeunes qui tombent sous les balles grossit chaque jour davantage,c’est l’été meurtrier.
Les nuits sont chaudes aux Minguettes mais celle du 20 juin sera brûlante et marquera à jamais la vie de Toumi Djaidja. Un adolescent est aux prises avec un chien policier.Toumi Djaidja armé de son seul courage, lui porte assistance pour le dégager. C’est alors que le policier tire sur lui à bout portant. La bavure est flagrante et « caractérisée ». Alors même qu’il revient à la vie,Toumi déroute ses amis non convaincus en arrachant ces mots du plus profond de son être: » Il faut faire une marche« . Cette nuit tout  bascule, la vie  triomphe de la mort, l’amour de la haine, l’espoir du chaos. La non-violence va devenir son seul langage, et plus encore son mot d’ordre .
Ainsi son destin est scellé, un symbole est né. 
Toumi Djaidja prend alors l’initiative d’une  marche pour l’égalité. Il conduira ses troupes et ralliera Marseille à Paris du 15 octobre au 3 décembre, pour porter ce message de paix qui l’habite depuis sa plus tendre enfance, peut-être parce que la guerre d’Algérie est passée par là, par lui, le privant de son père. Elle l’a traversé lui laissant des marques indélébiles attisant sa soif de paix, de justice et d’égalité pour tous.
Fort des valeurs transmises par ses parents, et reconnaissant envers cette terre qui les a accueillis, lui et les siens, il dit n’ accomplir que son devoir car il mesure précisément la chance qu’il a de vivre en France, terre des droits de l’homme. Il sait la valeur de la vie et son caractère sacré.
Mêlant discrétion et humilité, force et courage, raison et sagesse,Toumi Djaidja s’est peu exprimé, ne gaspillant jamais le verbe. Il a gardé son idéal intact, ne le trahissant jamais. Il souhaite par dessus tout replacer l’humain au centre de l’équation.
« La Marche pour l’égalité est l’expression d’une soif de justice. C’est un message de paix que nous délivrons à notre pays, une déclaration d’amour que nous lui faisons » Toumi Djaidja

France Culture : « Marcher – encore – pour l’égalité »

France Culture – Sur les Docks – 22.05.2013 – 17:00

Libertés – Egalités (3/4) : « Marcher – encore – pour l’égalité »

Un documentaire de Yves Bourget et Jean-Philippe Navarre

« En 1983, les jeunes d’origine maghrébine, ils tombaient comme des mouches », dit Fatima (22 ans en 1983) à Djihane (18 ans aujourd’hui). Farid explique à Belkacem qu’ « à cette époque, en France, chaque semaine un jeune meurt sous une balle policière. Ces policiers ayant souvent été soldats en Algérie, c’est cette guerre qui semble se poursuivre entre eux et ceux qu’ils appellent facilement « petits fellagas ». Sans que cela se sache, sans qu’on en parle. »

Cette année-là, 20 ans après la Marche de Luther King sur Washington,  il y a à la télévision un feuilleton sur lui et la lutte des noirs américains pour les droits civiques. C’est aussi à cette époque que sort le film « Gandhi ». Christian Delorme « curé des Minguettes », emmène Toumi, Djamel et quelques autres voir le film. Après avoir contemplé le pouvoir de la non-violence, les jeunes disent à l’unisson : «  Un jour, les Arabes de France il faudra qu’ils fassent la même chose ! ».

Et puis dans le cadre d’un contrôle de routine, des policiers débarquent aux Minguettes avec des chiens. Sous les yeux de Toumi un jeune est attaqué. Toumi tente de protéger le jeune des mâchoires du molosse. Le policier tire sur Toumi, le blessant grièvement. Sept heures d’opération sont nécessaires .Quand il se réveille, à ses amis qui sont autour du lit, Toumi dit en esquissant un sourire: « La marche, on va la faire ».

Ainsi le 15 octobre 1983, se retrouvent Fatima, Toumi, Djamel, le père Delorme… dans un faubourg de Marseille pour traverser la France au nom de l’égalité. Le 3 décembre, c’est un défilé de cent mille personnes qui traverse Paris et que Libération surnomme « La Marche des Beurs ». Par la suite les exactions de la police contre les jeunes cesseront d’être impunies, puis cesseront.

En 2013, Mariem, Djihane, Kaïna, Belkacem, Azdine, Bilal, tous enfants des Minguettes, rencontrent les Marcheurs de 1983. Ils récoltent leur histoire, parlent avec eux d’égalité. Parce que les uns comme les autres, chacun à sa manière, dans sa réalité, continuent de marcher – encore – pour l’égalité.

Production : Yves Bourget

Réalisation : Jean-Philippe Navarre

Prise de son : Laurent Grout

Abdellali Hajjat, « Des espoirs déçus de ce grand mouvement 
à la construction du « problème musulman », L’Humanité, 31 mai 2013.

Les origines de la Marche se situent dans les événements des Minguettes de mars-avril 1983. Le 21 mars, une rébellion urbaine rassemble des centaines d’habitants du quartier Monmousseau, jeunes et mères de famille, pour dénoncer les déviances policières violentes. Une marche et un sit-in s’organisent devant le commissariat et la mairie de Vénissieux, dirigée par le maire communiste Marcel Houël. S’ensuit une grève de la faim, puis la création de l’association SOS Avenir Minguettes par les jeunes du quartier, qui parviennent, grâce au prêtre Christian Delorme, de la Cimade, à nouer un dialogue avec le gouvernement de Pierre Mauroy. Mais le rapport de forces avec la mairie communiste, hostile aux grévistes, et les forces de l’ordre, qui ne reconnaissent pas l’existence de violences policières, conduit à une impasse au niveau local. Les tensions sociales atteignent leur paroxysme lorsque, le 19 juin, le président de l’association, Toumi Djaïdja, se fait tirer dessus par un policier. L’idée d’une marche devient une évidence.

Le soutien des Églises catholique et protestante et du mouvement pro-immigrés (Fasti, Mrap, etc.) assure l’accueil des marcheurs au fil des étapes. Certaines associations de jeunes immigrés s’en méfient mais les militants finissent par participer en créant des forums justice et des collectifs jeunes. L’assassinat de Habib Grimzi par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille (14 novembre) suscite un intérêt redoublé du côté des grands médias. Pour la première fois dans l’histoire de France, cette catégorie de la population est l’objet d’un discours médiatique et politique positif. Même le président de la République finit par recevoir une délégation de marcheurs à leur arrivée à Paris, le 3 décembre 1983. À l’issue de la discussion, le chef de l’État accepte l’idée d’une carte de séjour de dix ans, instaurée en juillet 1984 pour les étrangers (hors Communauté économique européenne).

Malgré le succès quantitatif de la mobilisation (environ cent mille manifestants à Paris) et la satisfaction d’une revendication centrale du mouvement pro-immigrés, l’apothéose parisienne est marquée par des ambiguïtés révélées les années suivantes. Tout d’abord, la volonté de rassembler largement et de séduire les médias conduit les marcheurs à produire un discours très général (droit à la vie) qui marginalise les enjeux fondateurs de SOS Avenir Minguettes : égalité de traitement par la police et la justice, droit au travail et droit au logement. Les inégalités raciales et économiques sont occultées dans les discours dominants, qui privilégient la question de la « différence » culturelle. La « culturalisation » du débat public est la source d’une autre ambiguïté : la popularisation du terme « beur ».

À l’origine, utilisé par les enfants d’immigrés maghrébins de la région parisienne pour s’auto-désigner, « beur » signifie « arabe » en verlan. Mais le terme échappe très vite à ses inventeurs, devenant une forme d’assignation identitaire. Les « beurs » ne sont plus des Arabes : ils ne sont ni des Français à part entière ni tout à fait immigrés, et les « bons beurs » se distinguent des « mauvais travailleurs immigrés ». Les usages dominants du terme « beur » scellent la séparation symbolique d’avec la génération des parents immigrés. Au moment où les « jeunes immigrés » font leur entrée symbolique dans l’espace public, les travailleurs immigrés sont disqualifiés lors des grèves de l’automobile (Citroën Aulnay et Talbot Poissy). Ce basculement est fondamental dans l’histoire de l’immigration parce qu’il correspond à la construction de l’opposition entre « beurs laïques assimilables » et « immigrés musulmans inassimilables ».

Ainsi, 1983 correspond aux débuts de la nouvelle construction du « problème musulman » articulée avec celle de « l’immigration ». L’immense espoir provoqué par le succès de la manifestation finale de la Marche est vite remplacé par une exacerbation des tensions sociales dans les banlieues et la désillusion des jeunes marcheurs. Certains continuent à se mobiliser dans le secteur associatif, trouvent un emploi, d’autres sombrent dans la délinquance ou meurent prématurément, tandis que Djaïdja est l’objet d’un harcèlement policier et judiciaire débouchant sur son incarcération en 1984, puis gracié par Mitterrand le 1er janvier 1985. Néanmoins, la Marche constitue aussi un extraordinaire vecteur de socialisation politique pour toute une génération de militants des quartiers populaires et favorise la naissance de centaines d’associations de quartier et de l’immigration. Elle devient une référence historique pour tous les mouvements ultérieurs.

Abdellali Hajjat

Source: L’Humanité.